HUGO, Victor

Les Misérables

Paris, Pagnerre, 1862

TRÈS BEL ET RARE ENVOI SIGNIFICATIF DE VICTOR HUGO SUR LES MISÉRABLES : À THÉODORE DE BANVILLE, QUI FIT RELIER SON EXEMPLAIRE PAR LORTIC, LE RELIEUR DE BAUDELAIRE ET DE SON “CÉNACLE”.

THÉODORE DE BANVILLE, À LA FOIS AMI DE VICTOR HUGO ET DE BAUDELAIRE, EST LE PRINCIPAL DÉFENSEUR DES MISÉRABLES, ŒUVRE DE LITTÉRATURE GÉNIALE ET MONDIALE.

À LA CROISÉE DES MODERNITÉS

ÉDITION ORIGINALE, sans aucune mention d’édition sur les couvertures


In-8 (234 x 148mm).

ENVOI, sur un feuillet bleu relié en tête du premier volume :

                           À Banville
                           son ami
                           Victor Hugo

RELIURES DE L’ÉPOQUE CINQ FOIS SIGNÉES PAR PIERRE-MARCELLIN LORTIC, en queue des dos. Dos de maroquin rouge à cinq nerfs, plats de papier marbré, tranches supérieures dorées. Le titre des parties de l’ouvrage est inscrit aux dos des volumes

Les Misérables font partie de ces quelques romans de la littérature mondiale obligatoires dans toute bibliothèque. La totalité que le roman englobe, les personnages élevés au rang de mythes, les scènes dans les rues de Paris, les fulgurances et les visions de Victor Hugo placent ce roman parmi les chefs d’œuvres de l’humanité. "Les Misérables sont un vrai poème", écrit Arthur Rimbaud dans sa célèbre Lettre du Voyant à Paul Demeny (15 mai 1871).  

Un lancement planétaire : “paraître partout à la fois” (Victor Hugo)

Pierre-Jules Hetzel était tout désigné pour être l'éditeur des Misérables. Il avait publié Les Contemplations (1856) et La Légende des siècles (1859). Mais la somme que demandait Victor Hugo l’arrêta, 300.000 francs (environ €5 millions d’aujourd’hui, selon le calcul de J.-M. Hovasse), ainsi que la difficulté de publier une œuvre aussi colossale.

Lacroix et Verboeckhoven, deux jeunes éditeurs belges, acceptèrent l’offre de Victor Hugo alors qu'ils n'étaient pas en fonds. Leur pari fut d’autant plus audacieux qu’ils prenaient le risque de voir la diffusion du livre interdite en France. Les œuvres politiques de Victor Hugo - Napoléon le petit (1852) et Les Châtiments (1853) - avaient en effet été interdites. Les Contemplations étaient un recueil soi-disant non politique. Mais Victor Hugo, prévoyant, avait réussi à obtenir une double publication, à la fois à Bruxelles et à Paris. Si l'édition française tombait sous le coup d'une interdiction, il restait l'édition belge. Il fit de même avec le recueil suivant, La Légende des siècles.

Pour Les Misérables, Victor Hugo perfectionna la formule en échelonnant la publication en trois fois au printemps et à l’été 1862. Mais la grande idée des éditeurs belges fut d’organiser, pour la première fois dans l’histoire de l’édition - en plus de cette double publication belge et française -, un lancement planétaire des Misérables. Les volumes devaient “paraître partout dans le monde entier le même jour” (à Paul Meurice, 18 mars 1862). Albert Lacroix rappela à Victor Hugo la prouesse d’une telle entreprise : “faire accepter 10 volumes en trois mois, - 60 francs, faire pénétrer ce livre partout et faire de l’œuvre française de Victor Hugo l’œuvre universelle par excellence, l’œuvre attendue du monde entier ému, je ne pense pas que beaucoup d’éditeurs de Paris y fussent arrivés, peut-être pas un seul” (lettre d’Albert Lacroix, 5 juin 1862).

Jamais un livre n’avait eu un tel retentissement lors de sa publication. Les tomes sortirent dans une douzaine de pays en même temps - et toujours en français (ce qui rappelle l’importance du français à cette époque). Les 6.000 exemplaires des deux premiers tomes de l’édition française furent tous vendus le soir même de leur mise en librairie, le 3 avril 1862. La spéculation alla immédiatement bon train. Il fallut rapatrier des exemplaires de Bruxelles qui furent aussitôt écoulés. Neuf traductions furent entreprises en même temps, avec des tirages variables de l’une à l’autre : hongroise (1200 exemplaires), espagnole (5000), portugaise pour Rio de Janeiro (1500), hollandaise (1600), espagnole pour l’Amérique du Sud (1650), anglaise, allemande, italienne et polonaise (3000 chacune).  

Le seul frein à une diffusion encore plus large du roman était le coût très important des volumes. Des lecteurs peu fortunés s'associaient pour acheter un volume, le lisaient à tour de rôle, puis tiraient au sort pour savoir qui le garderait. Aussi, Victor Hugo pressa-t-il ses éditeurs de commercialiser une édition populaire, plus accessible pour faire “une commotion dans les masses” (à Albert Lacroix, 27 février 1862). Finalement, l'édition populaire ne parut qu'en 1865. C’est la grande édition en un volume, illustrée par Gustave Brion, avec des bois gravés, et dont le tirage fut considérable.  

Théodore de Banville et Victor Hugo

Théodore de Banville est le cadet, en âge et en littérature, de Victor Hugo. Il appartient à la génération de Baudelaire. Pas plus qu’aucun autre écrivain, Théodore de Banville n’a pu échapper à l’influence de Victor Hugo. Il n’a jamais caché son admiration et sa dette envers le Maître, et ceci jusqu’au bout. Victor Hugo est aux yeux de Banville le poète total, excellant dans tous les registres : “Hugo résume en lui la dernière perfection, la force de notre poésie épique, lyrique et dramatique. On est poète en raison directe de l’intensité avec laquelle on admire et on comprend ses oeuvres titaniques ” (Petit traité de poésie française, 1872). La justification de la poésie parnassienne passe chez Banville, au grand dam de Leconte de Lisle, par la reconnaissance de Victor Hugo. La filiation est clairement revendiquée dès le premier recueil de Banville, Les Cariatides, inspiré des poésies intimistes de Hugo, dont la préface se clôt de manière significative :

“Quant au reste, Victor Hugo, toujours Victor Hugo, Victor Hugo quand même”.

Les Odes funambulesques s’inscrivent dans le prolongement direct des premiers poèmes de Victor Hugo. Théodore de Banville a toujours voulu se rattacher à la génération de 1830, qui n’était pourtant pas la sienne. La section la plus importante des Odes funambulesques s’intitule Les Occidentales, en écho aux Orientales, un des premiers recueils de Victor Hugo. La préface des Odes funambulesques rappelle cette lignée de Victor Hugo, qualifié de “père de la nouvelle poésie lyrique, demi-dieu qui a façonné la littérature contemporaine à l’image de son cerveau, l’illustre et glorieux ciseleur des Orientales”. Évidemment, Victor Hugo répondra à Banville par une lettre des plus agréables, qualifiant Les Odes funambulesques un des “monuments lyriques du siècle”.

L’influence put être réciproque. Quand paraissent Les Chanson des rues et des bois, Émile Deschanel, compagnon de Hugo en exil, souligne l’apport de Banville à ces nouveaux poèmes du Maître :

Les Chanson des rues et des bois ne sont peut-être, en maint passage, qu’un écho des Odes funambulesques. Banville s’était amusé à refléter la poésie des Orientales dans ses Occidentales et Autres Guitares. À son tour, le puissant poète aux grandes métaphores empanachées s’est amusé, par-ci par-là, à tourner l’orgue de Barbarie avec Banville... c’est pour Théodore de Banville un grand honneur d’avoir aimanté le génie lui-même et d’avoir fait jaillir de ce puissant cerveau quelques étincelles d’une couleur nouvelle” (Le National, 11 janvier 1874).

Quand Les Chanson des rues et des bois paraissent, Banville écrit à Victor Hugo : “Comme chaque fois que je vous lis, j’éprouve cette jouissance ineffable de me sentir rassuré sur le présent et l’avenir de la poésie” (lettre du 16 ocobre 1865)

En 1873, Banville publie une célèbre Ballade de Victor Hugo, père de tous les rimeurs dont le vers final de chaque strophe répète : “Mais le père est là-bas, dans l’île”.

On peut multiplier les exemples. Régulièrement l’œuvre de Banville rappelle ce qu’elle doit à Victor Hugo, dans des hommages directs, dans des emprunts, dans des dédicaces. Cet envoi de Victor Hugo à Banville sur Les Misérables s’inscrit parfaitement dans cette perspective de reconnaissance

Théodore de Banville, seul défenseur des Misérables

Il n'y a pas eu de défenseurs des Misérables parmi les grands auteurs hormis Banville, si bien qu’on a pu parler de “conspiration du silence” (Louis Jourdan à Victor Hugo, 23 juillet 1862) : “on dirait que vos ennemis, nos ennemis ont seuls la parole” (ibid.). Certains ne réagirent pas, d’autres furent extrêmement critiques mais principalement dans leur correspondance privée. Ce silence des écrivains quant aux Misérables fut parfaitement expliqué par Flaubert après la parution du dernier volume : “tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique” (à Edma Roger des Genettes, juillet 1862).

Parmi les anciens amis, Sainte-Beuve et Prosper Mérimée ne dirent rien dans la presse. Mérimée confia cependant dans une lettre du 2 juin 1862 : “Si le livre était moins ridicule et moins long, il pourrait être dangereux”. (lettre à Madame de Montijo). Théophile Gautier parla de tout et de rien dans le Moniteur pour éviter de parler des Misérables. Alexandre Dumas avouait, également en privé, qu’il avait souffert à la lecture du roman. Flaubert est exaspéré, de devoir repousser la sortie de Salammbô, d’abord à l’automne puis à l’hiver, étant convenu que le “père Hugo” allait prendre “pendant longtemps, toute la place pour lui seul” (à Ernest Feydeau, 2 janvier 1862). Il reproche à Hugo ses digressions : “Y en a-t-il ! Y en a-t-il !” (lettre à Edma Roger des Genettes, juillet [ ?] 1862). Ces digressions sont justement ce qui plaît à George Sand.

Les amis les plus récents, Michelet et George Sand, sont consternés par la présence de Monseigneur Bienvenu, évêque de Digne - figure de saint dans un roman socialiste -, en ouverture du roman.  L'opposition catholique, de son côté, fut surprise. La sortie des premiers tomes perturba complètement les lignes de clivage habituelles. Cela changea avec la publication des quatre derniers tomes, beaucoup plus politiques et violents que la première partie.
 
Théodore de Banville fut le seul grand écrivain à défendre Les Misérables ouvertement dans la presse, et en privé. Victor Hugo rappelle que Théodore de Banville s’était plu à dénombrer “les sept cent quarante articles publiés contre moi dans les journaux catholiques de Belgique, d’Italie, d’Autriche et d’Espagne” (lettre à Octave Lacroix, 30 juin 1862). Banville publia un premier article dithyrambique dans Le Boulevard, le 18 mai :

“les théâtres peuvent jouer des pièces médiocres, et nous, nous pouvons être impunément assis dans notre stalle ; ce que nous voyons n’est pas ce qu’il joue. Ce drame épique des Misérables, nous croyons partout le voir représenté. Absent, [Victor Hugo] est au milieu de nous et nous l’écoutons, son geste puissant nous encourage aux luttes de la poésie, c’est sa voix, c’est son souffle, c’est sa pensée qui remplissent nos théâtres, où l’on ne joue pas ses drames, mais où l’écho frémit encore de son pas souverain”.

 

Un autre écrivain défendit Les Misérables par un article élogieux devenu très célèbre : Baudelaire. Et c’est dans le même journal, Le Boulevard, qu’il avait publié son article quelques mois avant celui de Banville. Mais Baudelaire n’avait pu lire, au moment de la rédaction de son article, que les deux premiers tomes du roman, les autres n’étant pas encore parus. Quelques mois après, en août, il se renia. Il adressa son exemplaire des Misérables à sa mère en y joignant une lettre dénigrant le roman de Victor Hugo mais critiquant surtout le clan Hugo, dans le rapport ambigu qu’il entretenait avec celui-ci : “la famille Hugo et les disciples me font horreur”.

Banville, quand il publie un second article, le 6 juillet, dans Le Boulevard, essaie en partie de racheter le silence de Baudelaire, et poursuit là où le poète des Fleurs du mal s’était arrêté : “toutes les mains tiennent ses derniers volumes, tous les yeux les dévorent, toutes les âmes vivent courbées sous la fatalité de cette tragédie puissante”. Victor Hugo fut reconnaissant de ce soutien de Banville et lui répondit immédiatement : “Je suis au centre d’un acharnement et d’un combat, toutes les vieilles cliques absolutistes et bigotes s’en donnent à cœur joie, cela me plaît du reste et j’aime cette guerre où la vérité ne peut manquer de vaincre, mais j’aime aussi que la vérité ait des auxiliaires [...] Je me risque à vous dire : vous avez fait là une page magnifique, vous êtes un superbe et charmant esprit” (lettre du 8 juillet 1862). Théodore de Banville fut bien l’auxiliaire de Victor Hugo dans cette nouvelle bataille d’Hernani.


Banville au centre du "banquet des Misérables"

Le roman se vendit tellement bien que les éditeurs Lacroix et de Verboeckhoven rentrèrent dans leurs frais très rapidement. Pour remercier Victor Hugo, ils organisèrent, en septembre 1862, à Bruxelles, chez Lacroix, un grand banquet. Les journalistes et les amis de Victor Hugo, venus de toute l'Europe, y furent conviés. Beaucoup d'entre eux ne l'avaient pas vu depuis son départ en exil en 1851, d'autres ne l'avaient jamais vu parce qu'ils étaient trop jeunes à l'époque. Parmi les écrivains français invités, seul Théodore de Banville fut présent. Ni Flaubert, ni George Sand, ni Dumas ne furent conviés. Théophile Gautier ne vint pas. Théodore de Banville se retrouva donc l’écrivain le plus en vue de la fête célébrant l’auteur des Misérables.

Victor Hugo plaça ces grandes retrouvailles sous le signe de la liberté de la presse. Il prononça un très beau discours. Un grand reportage photographique - un des premiers du genre - fut réalisé à cette occasion. Les convives étaient au nombre de quatre-vingt hommes, plus Juliette Drouet. Chacun des convives fut photographié. Sur les clichés, les participants se ressemblent, tous habillés de noir, barbus ou moustachus, hormis Banville et quelques autres. Victor Hugo offrit en outre à chacun de ses convives un portrait de lui-même, réalisé la veille et tiré à quatre-vingt exemplaires, avec la légende “Souvenir du 16 septembre 1862” suivie de sa signature à l’encre. Théodore de Banville fit un récit féérique de cette fête qui parut dans L’Artiste.

La liste des envois pour les exemplaires des Misérables n’est pas connue. On suppose que le service de presse ne devait guère différer de celui des Contemplations - qui lui est connu. La majorité des envois pour Les Contemplations étaient adressés à des journalistes, quelques écrivains (dont Théodore de Banville) et le cercle familial. Curieusement on ne rencontre jamais d’envoi sur Les Misérables.

“Lortic, relieur attitré de Baudelaire et du cénacle qui l’entourait” (catalogue Jacques Guérin)

L’autre aspect exceptionnel de cet exemplaire tient dans le fait qu’il a été relié par Lortic. Si l’envoi rattache directement Banville à Victor Hugo, l’élégante reliure de Lortic évoque immédiatement Baudelaire. Or Hugo et Baudelaire, réunis dans cet exemplaire, sont les deux poètes – aussi différents soient-ils -, que Banville fréquenta toute sa vie.

L’exemplaire des Misérables de Banville porte cinq fois la signature de Lortic, finement frappée en queue du dos de chacun des volumes. Le nom de Lortic sur une demi reliure janséniste évoque immédiatement Baudelaire. La rencontre de Charles Baudelaire et du relieur Lortic définit pour l’avenir de la bibliophilie une modernité inégalée en matière d’exemplaire de littérature française. La signature de Lortic frappée en lettres dorées sur le dos d’une reliure constitue, dès lors, pour tout exemplaire, une sorte de Graal, gage de postérité.

Cette reliure de Lortic sur Les Misérables rappelle justement que Théodore de Banville se tient entre deux mondes : celui de Victor Hugo et celui de Baudelaire. L’amitié de Baudelaire et Banville, est ancienne. Banville appartient même au “cénacle” de Baudelaire. Il n’est qu’à rappeler tout de suite que c’est lui, avec quelques autres très proches du poète, qui publia l’édition des Œuvres complètes de Baudelaire un an après sa mort. La parution des Fleurs du Mal agit chez Banville, et chez beaucoup d’autres, comme un contre-point ou une alternative à la suprématie poétique totale de Victor Hugo. Le culte de Banville pour Hugo ne faiblit pas pour autant ; il cohabita, avec l’amitié et l’admiration que Banville avait pour Baudelaire.

Baudelaire confiait non seulement à Lortic des exemplaires de sa propre bibliothèque mais aussi les ouvrages dont il était l’auteur et qu’il destinait à offrir une fois reliés. La reliure, quand elle est voulue dès l’origine par l’auteur d’un livre, appartient pleinement à l’exemplaire au même titre que le papier ou les caractères d’imprimerie à la différence qu’elle le singularise. En ce sens, les exemplaires des Fleurs du mal reliés par Lortic à la demande de Baudelaire constituent un sommet indépassable.

On peut rappeler rapidement les exemplaires aujourd’hui connus des Fleurs du Mal reliés par Lortic.

On connaît sept exemplaires, toujours existants, des Fleurs du Mal reliés par Lortic. Six d’entre eux présentent un envoi de Baudelaire à leur destinataire. Deux autres exemplaires étaient originellement reliés par Lortic avant que leur reliure ne soit cassée : l’exemplaire de Charles Asselineau, sur hollande, l’exemplaire d’Achille Fould, également sur hollande. Tous deux furent ensuite reliés par Marius Michel. On ne peut que déplorer que ces exemplaires aient vu leur reliure cassée pour être remplacée par une reliure postérieure. C’est bien une part de la modernité baudelairienne, et de sa magie, qui a disparu. Un dixième exemplaire, celui de Poulet-Malassis, également relié par Lortic, en demi maroquin citron, appartenait à Alexandrine de Rothschild et a été spolié pendant la Deuxième guerre mondiale.

Baudelaire avait donc confié au moins quatre exemplaires des Fleurs du Mal sur papier de hollande à Lortic. Leur reliure a dû aussi être décidée par Charles Baudelaire : celui qu’il s’était réservé mais qu’il offrit à sa mère, celui de Madame Sabatier, celui de Poulet-Malassis et celui d’Achille Fould. Les deux seuls exemplaires restant sur hollande reliés par Lortic sont donc ceux de Madame Aupick et de Madame Sabatier puisque l’exemplaire Fould a vu sa reliure de Lortic cassée, et celui d’Auguste Poulet-Malassis a été spolié.

Lorsque Maurice Chalvet décrivit ces exemplaires des Fleurs du Mal sur hollande reliés par Lortic, il reconnut qu’ils se distinguaient :

“par la minceur des cartons, l’étroitesse des chasses, le bombé accentué du dos, la finesse de cinq nerfs, très saillants, sertis de caissons à froid, et la dorure du titre effleurant à peine le maroquin, très poli. L’ouvrage trouve un surcroît d’élégance dans le fait qu’il a été battu presque à l’excès. Toutes choses propres aux demi-reliures que Lortic semble avoir abandonnées, une fois le grand succès venu”.

Ce choix réciproque de Baudelaire et de Lortic a définitivement établi Lortic comme le relieur de la modernité. Son style de reliures évolua dès qu’il se mit à publier ses contemporains “modernes” (et non pas des textes anciens). Un décor sobre apparaît, délaissant la reliure du style néo-renaissance. Les reliures de Lortic se singularisent par leur classicisme, leur simplicité et leur finesse. Les cinq petites signatures alignées sur le colossal roman de Victor Hugo, rattachent, en tous petits caractères, le grand écrivain et le poète de la modernité.

Par extension, dans le cercle de Baudelaire, celui qui fait relier ses livres par Lortic, s’inscrit dans cette modernité. Lortic apparaît comme la marque de reconnaissance de toute une génération de poètes. Par exemple, Charles Asselineau et Baudelaire firent tous deux relier leur propre exemplaire de Madame Bovary par Lortic (pour l’exemplaire d’Asselineau : vente Jacques Guérin 4 juin 1986, n° 16 ; l’exemplaire de Madame Bovary avec envoi à Baudelaire est conservé dans la collection Jean Bonna (cf. Passages d’encre, p. 125).

Charles Asselineau se tient évidemment au cœur de ce cénacle baudelairien qui fait relier ses exemplaires par Lortic. On suppose même que c’est Asselineau qui conduisit Baudelaire, la première fois, dans l’atelier de Lortic :  

“Nous traversons le Pont-Neuf. Nous voici rue de la Monnaie. À la première maison de gauche, le démon m’entraîne et me pousse sur l’escalier. Deux étages, et nous entrons dans un salon. Ce salon, je le reconnais, c’est celui de L***, le célèbre relieur, mon ouvrier ordinaire” (L’Enfer du bibliophile, 1860)

Le Catalogue de la bibliothèque romantique de feu M. Charles Asselineau révèle une quarantaine de volumes reliés par Lortic. Son exemplaire des Fleurs du Mal y figure sous le n° 68 : “mar. r., fil., dos orné, dent. int., tr. dor. (Lortic). Première éd. ; un des dix exemplaires sur papier vergé, avec envoi autographe signé de l’auteur”. De même, ses deux exemplaires des Odes funambulesques sont tous deux reliés par Lortic.


L’appartement et les livres de Baudelaire décrits par Banville

Baudelaire possédait très peu de livres. Ils étaient rangés dans un placard, près des bouteilles. Théodore de Banville donne l’une des plus importantes descriptions que l’on connaisse de l’appartement de Baudelaire, quai d’Anjou, quand il était jeune :

“la première fois que je fus reçu chez Baudelaire, il habitait un petit logement dans l’hôtel Pimodan, sur le quai d’Anjou, à l’île Saint-Louis. Il était alors ce beau jeune homme de vingt ans à la lèvre écarlate, aux yeux profonds et clairs, à la barbe soyeuse et vierge, à la longue chevelure noire frisée naturellement et assez pareille à celle de Paganini, dont Émile Deroy a laissé le portrait, que Bracquemond a gravé et que possède aujourd’hui Charles Asselineau.
En entrant chez Baudelaire, mes yeux furent invinciblement attirés par une tête de femme qui, très sombre et lumineuse pourtant, souffrait, vivait dans un large cadre d’or flamboyant, aux gorges profondes  et aux plans divers et variés, qui, par de savantes inflexions, se succédaient sans secousse et de façon à produire une belle ligne harmonieuse. Pris et subjugué au premier instant par l’irrésistible séduction de cette peinture, je n’en pus détacher mes yeux, et à vrai dire, je ne vis pas autre chose.
Ce n’est pas pourtant que le logis du poète fût dénudé de ce qui peut exciter l’intérêt et la curiosité, car il lui ressemblait parfaitement ! Il était bizarrement composé d’une toute petite antichambre, d’une grande et belle pièce à alcôve, dont l’unique fenêtre donnait sur la rivière, et de plusieurs cabinets tout petits, avec des fenêtres mais sans cheminées, qui se groupaient autour de la chambre, comme des boutons autour d’une fleur. Chacun de ces cabinets contenait un de ces meubles anciens à tiroirs, en ébène ou en écaille, qu’on nomme aussi des cabinets. Au milieu de la grande chambre, il y avait une énorme table en noyer du XVIIIe siècle, dont l’ovale découpée, ces insensibles ondulations dont les ébénistes d’alors ont emporté le secret, permettait de s’asseoir partout commodément, le corps entré et comme incrusté dans la table.
Quant aux meubles pour s’asseoir, ils étaient très grands, très larges et couverts de housses d’étoffe grise. Sur la cheminée était placée, entre deux chandeliers de cuivre à deux branches très anciens, une terre cuite, un groupe de deux femmes nues, modelé par Feuchères, représentant la nymphe Callisto dans les bras de Zeus qui a emprunté la figure d’Arthémis, et dédié par l’artiste à Baudelaire.

Dans un placard dont la porte était ouverte, je vis quelques livres très peu nombreux, fastueusement habillés de reliures pleines, en veau fauve pour la plupart. C’étaient des poètes du XVIe siècle, dans les éditions originales. Sur les même rayons étincelaient quelques bouteilles de vin du Rhin et des verres couleur d’émeraude.

Les murs de toutes les pièces étaient uniformément couverts d’un papier glacé à d’énormes ramages, de couleur alternativement pourpre et noire. Sur ces murs, il y avait les lithographies de Delacroix sur Hamlet, simplement mises sous verre, et la tête de femme dont j’ai parlé” (“Charles Baudelaire”, in La Renaissance littéraire et artistique, n° 1, 27 avril 1872).

Une autre description de l’appartement de Baudelaire corrobore le témoignage de Théodore de Banville :

“les verreries et les vaisselles restaient cachées dans de profonds placards qui servaient également de refuge aux livres. Dans l’épaisseur des murailles de Pimodan, les vieux poètes français et latins, surtout ceux de la décadence, la plupart dans des éditions anciennes magnifiquement reliées, voisinaient avec des verres de Bohême multicolores, des assiettes, des plats en vieille faïences, des coupes de cristal taillé et des bouteilles de vin du Rhin. Si un ami venait quai d’Anjou, le grand plaisir du maître de céans était de lui faire entrevoir, négligemment et sans avoir l’air d’insister, un livre précieux, un bibelot rarissime ou une verrerie de choix, qui semblaient délaissés dans le fond d’un placard” (P. Guilly).

Cette description de l’appartement de Baudelaire par Banville date d’avant la rencontre de Baudelaire et de Lortic. Les exemplaires “en veau fauve” ne sont hélas pas identifiables puisque Baudelaire, ne possédait pas d’ex-libris. C’est à partir de sa rencontre avec Lortic que Baudelaire s’approprie, en quelque sorte, quelques rares exemplaires. Il fait alors frapper, par Lortic, son chiffre “C. B.” en queue de leur dos. Théodore de Banville fera de même, pour les exemplaires de ses propres livres qu’il fera relier par Lortic.

 

Charles Baudelaire et Théodore de Banville

Banville et Baudelaire sont de la même génération et leurs influences réciproques sont bien plus importantes qu’on ne le pense : “étudier Baudelaire sans lire Banville est un non-sens” (J.-M. Hovasse).  Ils se connaissent depuis leurs jeunes années, comme le rapporte Banville dans ses souvenirs :

“J’ai eu la joie, l’inestimable fortune de rencontrer Baudelaire et de l’aimer, lorsqu’il venait d’avoir vingt ans” (Mes souvenirs, 1883). Ils avaient même eu successivement la même maîtresse, Marie Daubrun. Ultime signe de confiance, Baudelaire avait adressé ses manuscrits à Banville quelques jours avant sa tentative de suicide (1846).

Baudelaire et Théodore de Banville publient la même année 1857 leur chef d’œuvre, chez le même éditeur, Poulet-Malassis. Baudelaire adresse à Banville un des précieux exemplaires des Fleurs du Mal imprimé sur hollande. Nul doute que Banville, offrit à Baudelaire un exemplaire des Odes funambulesques.

Banville défendra toujours Les Fleurs du Mal et leur auteur, tant par des articles que dans sa correspondance, comme il le fera par la suite avec Les Misérables. Il décrit le recueil de Baudelaire comme étant “le plus romantique et le plus moderne de tous les livres de ces temps, le merveilleux livre intitulé Les Fleurs du Mal... où l’on sentira la flamme et le souffle du génie”. De son côté, Baudelaire rappelle que Banville fut un poète du bonheur, qualité rare : “la poésie de Banville représente les plus belles heures de la vie, c’est-à-dire les heures où l’on se sent heureux de penser et de vivre”.

À la mort de Baudelaire, Banville composera un panégyrique complet de son ami, faisant l’apologie de l’homme et de l’œuvre, protestant contre les attaques dont la réputation du poète avait eu tant à souffrir. Banville dirigera conjointement avec Charles Asselineau, Théophile Gautier et Poulet-Malassis, l’édition posthume des Œuvres complètes de Baudelaire (1868), monument et véritable tombeau qu’avait tant désiré leur ami. À la mort d’Asselineau en 1874, Théodore de Banville rappellera cette amitié indéfectible : “Quand une maladie mystérieuse, frappant, hélas ! un si beau génie, accabla le poète des Fleurs du Mal, c’est avec un dévouement infatigable, avec une sollicitude fraternelle que Charles Asselineau, heure par heure, encouragea, fortifia, consola cette âme brisée, déchirée par les luttes de la vie” (p. XVI). Ce Discours prononcé sur la tombe de Monsieur Charles Asselineau par Théodore de Banville sera publié en tête du catalogue de la bibliothèque d’Asselineau, en 1875.

La bibliothèque de Théodore de Banville n’a malheureusement pas encore été assez étudiée. Il n’était pas du tout étranger à l’art de Lortic. Par exemple, il fit relier par Lortic son propre exemplaire de son premier livre Les Cariatides (1842). L’exemplaire est ainsi décrit dans le catalogue de la vente Jacques Guérin (4 juin 1986 n° 2) : “exemplaire de l’auteur, relié par Lortic, relieur attitré de Baudelaire et du cénacle qui l’entourait, et frappé de ses initiales au dos”.

Cet exemplaire des Misérables avec envoi à Banville et relié par Lortic se situe au croisement des grandes lignes de force du XIXe siècle : il réunit Victor Hugo et Baudelaire dans un exemplaire du plus grand roman français du XIXe siècle - ne serait-ce que par l’importance de sa renommée mondiale. À lui seul, l’envoi à Banville est déjà extraordinaire. Les envois sur Les Misérables sont très rares. Celui-ci est d’autant plus significatif qu’il est adressé au principal poète et critique à défendre Les Misérables, bravant les jalousies des uns et des autres. Théodore de Banville avait immédiatement compris l’importance capitale de ce roman, non seulement sa puissance romanesque - ne s’arrêtant pas aux clichés faciles d’une lourdeur pourtant constitutive d’une œuvre aussi puissante pour se mouvoir (ne reproche-t-on pas aussi à Guerre et Paix, par exemple, des longueurs théoriques et une trop grande multiplicité des personnages ?) mais Banville comprit aussi et surtout le caractère génial des Misérables, sa force poétique portée par un souffle visionnaire. La reliure qu’il fit faire par Lortic constitue une ultime reconnaissance par Banville de la modernité du grand œuvre de Victor Hugo, faite pour passer à travers le temps.  La postérité lui donna raison. Rimbaud qui s’y connaissait en vers légèrement déréglés, avait bien raison : Les Misérables sont un vrai poème.



RÉFÉRENCES : 1. sur Victor Hugo et Théodore de Banville : Jean-Marc Hovasse, Banville-Hugo, Communication au Groupe Hugo, 6 décembre 1997, consultable en ligne -- Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, Paris, 2008, II, pp. 385-386 ( sur Les Contemplations), 695 et suiv., 711, 724, 740. Nous remercions M. Jean-Marc Hovasse pour la sympathique attention qu’il porte à nos travaux ; 2. sur Baudelaire : Julien Bogousslavsky et Jean-Paul Goujon, “Dédicaces sur les éditions originales des Fleurs du Mal”, in revue Histoires littéraires, n° 64, 2015 ; André Guyaux, Baudelaire. Une demi-siècle de lectures des Fleurs du Mal (1855-1905), Paris, 2007 -- catalogue de la bibliothèque de Charles Asselineau, consultable en ligne ; 3. sur Lortic : blog du bibliophile : https://bibliophilie.blogspot.com/2017/06/paris-bibliophile-sur-les-pas-des.html ; 4. sur l’appartement de Baudelaire : Théodore de Banville, ”Charles Baudelaire”, in La Renaissance littéraire et artistique, n° 1, 27 avril 1872 -- Paul Guilly, Découverte de l’île Saint Louis, Paris, 1955, pp. 239 et 252

 

BKS : 7388

 

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