HELVÉTIUS, Claude Adrien

De l'Esprit

Paris, [De l’imprimerie de Moreau pour] Durand, 1758

L'UN DES PLUS GRANDS TEXTES DU SIÈCLE DES LUMIÈRES.  

LE HELVÉTIUS DE LA PRINCESSE DE LIGNE, LECTRICE DES LIAISONS DANGEREUSES DE CHODERLOS DE LACLOS (Cf. Bibliothèque Jacques Guérin, 1990, n° 30).

L’UN DES TRÈS RARES EXEMPLAIRES AUX ARMES, QUI PLUS EST FÉMININES

ÉDITION ORIGINALE. Seconde émission, avec les remarques, nommée E.1B par Smith  

In-4 (249 x 190mm)
RELIURE DE L'ÉPOQUE. Veau brun, décor doré, armes au centre des plats, triple filets en encadrement, tranches rouges
PROVENANCE : Henriette-Eugénie de Béthisy de Mézières, Princesse de Ligne (1710-1787 ; Olivier-Hermal-de Rotton, Manuel de l’amateur de reliures armoriées françaises, planche 15). Elle mourut à Paris au Palais des Tuileries. Elle avait épousé Claude-Lamoral-Hyacinthe-Ferdinand, Prince de Ligne, marquis de Moÿ et de Dormans (1683-1755), petit-fils de Claude Lamoral de Ligne, 3e Prince (1618-1679) qui avait épousé Klara Maria von Nassau-Siegen et dont viendra la branche aînée des Ligne de Belœil. Le Claude-Lamoral de ce livre était lui-même fils de Procope-Hyacinthe, Prince de Ligne (1659-1723) et d’Anne-Catherine de Broglie (morte en 1701). Quelques marques de lecture à l’encre brune -- Séminaire de Saint Sulpice (étiquette du XIXe siècle)

Cet exemplaire comporte les remarques de la deuxième émission de l'édition originale (E.1B). La première émission n'a jamais été mise en vente, ayant été suspendue par Malesherbes. Elle n’est connue que par une poignée d’exemplaires. Jean-Jacques Rousseau possédait un exemplaire de cette deuxième émission qu'il annota. Vincent-Louis Dutens, acquéreur de la bibliothèque de Rousseau, envoya ces notes critiques à leur auteur en 1771 qui avoua qu'elles l'avaient conduit à infléchir sa pensée. Rousseau fut choqué par le matérialisme d'Helvétius et surtout par l'idée d'une égalité naturelle entre les esprits que seule l'éducation et l'influence du milieu, pourrait-on dire en termes darwiniens, rendraient différents (cf. pp. 255-256 du livre). Cet exemplaire annoté est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale de France.

De l'Esprit, saisi et condamné à être brûlé dès sa parution, eut un énorme succès de scandale. L'ouvrage dédié à la famille royale fut repoussé par cette dernière et, peu de jours après sa parution, le privilège fut révoqué. Denis Diderot considérait ce livre comme étant "un furieux coup de massue porté sur les préjugés".

Chef-d'œuvre du matérialisme français du dix-huitième siècle, cette morale expérimentale comme la désignait son auteur, est due à l'un des penseurs les plus radicaux du siècle des Lumières. Il y développait avec force une psycho-physiologie sensualiste et un violent pragmatisme politique et pédagogique. S'appuyant sur le sensualisme de Locke et empruntant parfois des idées à Hobbes, Diderot, Voltaire ou Montesquieu, Helvétius, par ses théories sur l'amour-propre et son étude des rapports entre la morale et la société, n'est pas sans rappeler La Rochefoucauld, Machiavel et Vauvenargues. Le livre entendait faire tomber certaines barrières théologiques dans lesquelles ses prédécesseurs s'étaient souvent trouvés enfermés. L'auteur substitua ainsi à la puissance autonome de la raison et des idées le principe de la transformation de l'homme par son milieu, conclusion que Karl Marx combattit violemment.  

La Sorbonne, jugeant que l'ouvrage réunissait toutes les sortes de poisons qui se trouvent répandus dans différents livres modernes, amena le roi à révoquer, le 10 août 1758, le privilège qu'il avait accordé. Le Parlement de Paris condamna au feu le livre qui fut brûlé le 10 février 1759 de la main même du bourreau, ce qui, comme le note Barbier dans sa Chronique de la Régence, "le fit vendre bien cher et... réimprimer en Hollande et dans toute l'Europe". Helvétius fut obligé de se rétracter et de se démettre de sa charge de Maître d'hôtel de la Reine obtenue en 1751. La condamnation de l'ouvrage entraîna dès l'année suivante celle de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Les exemplaires aux armes, preuve certaine d’une attestation de lecture et donc d’une approbation du texte, sont très rares. Nous ne connaissons que celui de Madame Helvétius, en premier état du texte et en maroquin (cf. La Bibliothèque de Pierre Bergé, IV, n° 887, €86.000 avec les frais).

La Princesse de Ligne, née Henriette-Eugénie de Béthisy de Mézières, semble avoir possédé un goût certain pour les lectures audacieuses. On connait d’elle le joli exemplaire des Liaisons dangereuses de la vente Jacques Guérin (Livres anciens exceptionnels. Provenances illustres, Paris, 1990, n° 30). Cette branche des Ligne faisait, dans leurs armoiries, fond sur les grandes armes de Lorraine en raison de l’héritage d’un grand-oncle Lorraine (cf. P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique, Paris, 1723, t. VIII, p. 38 et 39).

Le père de cette Princesse de Ligne, le marquis de Mézières (1656-1721) fut lieutenant-général, gouverneur d’Amiens et capitaine de la Gendarmerie royale. On ne peut, comme souvent, résister à citer le délicieux Saint-Simon :

“Mezières, capitaine de gendarmerie, estimé pour son courage et pour son application à la guerre, épousa une Anglaise, dont il était amoureux, qui était catholique. Elle s'appelait Mlle Oglthorp. Elle était bien demoiselle, mais sa mère avait été blanchisseuse de la reine, femme du roi Jacques II, et M. de Lauzun [beau-frère de Saint-Simon] m'a dit souvent l'avoir vue et connue dans cette fonction à Londres. Elle avait beaucoup de frères et de sœurs dans la dernière pauvreté. Elle avait beaucoup d'esprit insinuant, et se faisant tout à tous, méchante au dernier point et intrigante également, infatigable et dangereuse. Elle a eu des filles de ce mariage qui ne lui ont cédé sur aucun de ces chapitres ; dont elles et leur mère ont rendu et rendent encore des preuves continuelles avec une audace, une hardiesse, une effronterie qui se prend à tout et n'épargne rien, et qui a mené loin leur fortune.

Mezières était un homme de fort peu, du nom de Béthisy, dont on voit l'anoblissement assez récent (...) Avec cette naissance, la figure en était effroyable ; bossu devant et derrière à l'excès, la tête dans la poitrine au-dessous de ses épaules, faisant peine à voir respirer, avec cela le squelette et un visage jaune qui ressemblait à une grenouille comme deux gouttes d'eau. Il avait de l'esprit, encore plus de manège, une opinion de lui jusqu'à se regarder au miroir avec complaisance, et à se croire fait pour la galanterie. Il avait lu et retenu. Je pense que la conformité d'effronterie et de talent d'intrigue fit un mariage si bien assorti (...) Sa fortune, qui lui donna un gouvernement et le grade de lieutenant général, le rendit impertinent au point de prétendre à tout et de le montrer. Il en demeura là pourtant avec tous ses charmes, et se fit peu regretter des honnêtes gens. Sa femme, depuis, a bien fait des personnages, et à force d'artifices a su marier ses filles hautement, et bien faire repentir leurs maris de cette alliance” (Mémoires, Paris, Hachette, 1856, t. V, ch. XX, p. 362).

BIBLIOGRAPHIE : D. W. Smith, The Publication of Helvetius' De l'Esprit (1758-1759) in French Studies, vol. XVIII, oct. 1964, n°4, p. 121 -- catalogue de l'exposition Les Lumières dans les Pays-Bas autrichiens, Bruxelles, 1983, n° 77 -- A. Tchemerzine, Bibliographie des éditions originales et rares d'auteurs français, III, 671 -- Lumières ! Un héritage pour demain, Paris, BnF, 2006, n° 44 : l'exemplaire annoté par Rousseau (Rés. R. 895)

BKS : 10085

 

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