FLAUBERT, Gustave

 

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FLAUBERT, Gustave

L'Éducation sentimentale [et] La Tentation de saint Antoine

RÉUNION MAJEURE DE DEUX ENVOIS REMARQUABLES DE GUSTAVE FLAUBERT À MAXIME DU CAMP.

CELUI QUI FUT LA PLUS GRANDE AMITIÉ DE FLAUBERT, “L’AMI TRÈS INTIME” DE TOUTE SA VIE (13 décembre 1866).

EXEMPLAIRES SUR GAND PAPIER, RELIÉS À L’ÉPOQUE POUR MAXIME DU CAMP, AVEC SON CHIFFRE AU DOS

1. L'Éducation sentimentale
Paris, Michel Lévy frères, 1870

ÉDITION ORIGINALE

2 volumes in-8 (242 x 151mm)  
TIRAGE : un des vingt-cinq (selon Clouzot) EXEMPLAIRES DE TÊTE sur papier de Hollande
COLLATION : (vol. 1) : 2 ff. (faux-titre, titre), 427 pp. ; (vol. 2) : 2 ff. (faux-titre, titre), 331 pp.

ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ, à l’encre brune, sur le faux-titre :
 
                               À mon bon vieux Max
                               Un des douze exemplaires sur papier de Hollande
                               Gve Flaubert

RELIURES DE L’ÉPOQUE. Dos de maroquin havane à nerfs, caissons avec chiffre doré de Maxime Du Camp frappé quatre fois, plats de papier marbré, tranches supérieures dorées
PROVENANCE : Maxime Du Camp (envoi ; ex-libris ; chiffres dorés frappés au dos) -- cachet au chiffre B.M.

AUTRES ENVOIS : Nous avons relevé, au fil des années, et à la suite des travaux d’Auguste Lambiotte et Yvan Leclerc, dix envois de Flaubert sur des exemplaires imprimés sur hollande de L’Éducation sentimentale : à Noël Parfait, à Paul de Saint-Victor, à Jules Janin, à Henri Meilhac, à Favart, à Marie Durey, à Caroline Commanville (conservé à la bibliothèque de Croisset), à Clogenson, à Cuvillier-Fleury et à une certaine Mademoiselle Deborah. La redécouverte de celui de de Maxime Du Camp, relié à son chiffre, constitue le onzième envoi connu. Il est sans conteste l’un des plus beaux.

2. La Tentation de saint Antoine
Paris, Charpentier 1874

ÉDITION ORIGINALE  

In-8 (243 x 150mm
TIRAGE : un des 75 exemplaires sur papier de hollande, après 12 chine. Celui-ci numéroté 32
COLLATION : 1 f. blanc, 3 ff. (faux-titre, titre, dédicace), 296 pp.

ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ, à l’encre brune, sur le faux-titre :

                               À toi, mon cher vieux, Max
                               Gve Flaubert  

RELIURE DE L’ÉPOQUE. Dos de maroquin noir à nerfs, caissons avec chiffre doré de Maxime Du Camp frappé cinq fois, plats de papier marbré, tranche supérieure dorée
PROVENANCE : Maxime Du Camp (envoi ; ex-libris ; chiffres dorés frappés au dos) -- Jacques Guérin, 20 mars 1985, lot 51, FF105.000 avec les frais -- cachet au chiffre B.M.

AUTRES ENVOIS : Quelques beaux exemplaires avec envoi sont connus, celui à Guy de Maupassant sur papier courant (ancienne collection Pierre Bergé, 11 décembre 2015, n° 95, €84.000 sans les frais), celui adressé à Victor Hugo, sur papier courant, des anciennes collections Henri de Rothschild, du colonel Sickles (Paris, 20 avril 1989, 110.000 FF) et Ortiz-Patiño (Londres, 2 décembre 1998, n° 43, £40.000 sans les frais), celui, plus intime, à la comtesse de Loynes, “maîtresse de tout le monde” selon le mot acide de Maxime Du Camp (Jean Lanssade, 26 novembre 1993, 35.000FF) ou encore celui avec envoi à Edmond de Goncourt des collections Paul Voûte, Michel Bolloré et Tissot-Dupont.


La bibliothèque de Gustave Flaubert à Canteleu-Croisset conserve seize envois de Maxime Du Camp à Gustave Flaubert. À l’inverse, les envois de Flaubert à Du Camp ont disparu [hormis La Tentation de saint Antoine, présenté lors d’une vente Guérin], ce que regrette le groupe de recherche réuni autour d’Yvan Leclerc : “de ce dialogue par livres interposés, une moitié [les envois de Flaubert à Maxime Du Camp] ne nous est pas parvenue ou ne nous est pas accessible : qu’en est-il, au juste, des propres envois de Flaubert ?” (Matthieu Desportes).

Philippe Berthier, grand spécialiste de Flaubert, rappelle cette évidence : “Flaubert et Du Camp se sont aimés”. Flaubert n’a pas connu d’amitié plus longue et plus fidèle que celle-ci. Elle a duré, avec des hauts et des bas, de leurs vingt ans jusqu’à la mort de Flaubert : “ils ont toujours dialogué d’égal à égal : ils se sont aimés, avant de se désaimer, tout en s’aimant encore” (Berthier). Maxime Du Camp fut, pour Flaubert, le compagnon d’une vie. Après l’heureuse lune de miel de leur rencontre, couronnée par des lettres, des lectures partagées et deux voyages, apparurent entre les deux hommes des différences de tempérament, d’ambition littéraire, et de regard sur l’art. Mais il n’y eut jamais de rupture. Flaubert n’était pas dupe. Quelque chose d’essentiel entre Du Camp et lui continua par-dessus tout, et nous échappe. À l’instar de Philippe Berthier, on “s’étonne” du mal qui fut longtemps dit sur Maxime Du Camp alors qu’il fut l’amitié la plus intense - quasi amoureuse - et la plus longue que connut Gustave Flaubert : “Reste que, plus qu’avec aucun autre de ses amis, les noces littéraires ont été consommées” (Matthieu Desportes). Flaubert put solliciter l’aide de Du Camp quand il en eut besoin. Il sut par exemple écouter ses conseils, à bon escient, dans le remaniement de La Tentation de saint Antoine. Il lui confia toujours ses manuscrits à relire et lui demanda de faire des recherches jusqu’à la veille de sa mort.

Flaubert et Du Camp brûlèrent la majeure partie de leur correspondance, “horrifiés par la publication selon eux obscène d’indiscrétion des Lettres à une inconnue de Mérimée” (Philippe Berthier). Mais quelques lettres échappèrent à cet autodafé ; d’autres lettres indirectes, adressées à des tiers comme Louise Colet ou la mère de Flaubert éclairent cette relation. Elles sont appuyées par les récits de souvenirs et de voyages des deux amis. On peut chercher des raisons à cette amitié. On reste en dehors de ce qui se joue entre deux amis. On constate simplement que cette amitié de Du Camp fut, tout au long de sa vie, nécessaire à Flaubert.

Plusieurs aspects participent de cette amitié. Le premier est historique et mythique, à la fois datable et élevé par eux hors du temps. Leur rencontre fut un coup de foudre amical. Ils entrèrent en littérature ensemble, portés par une même flamme nourrie de lectures, de rêves d’écriture et de voyages. Ils échangèrent des serments et des bagues. Or Flaubert a un tempérament lyrique – qu’il combattra toute sa vie. Il restera fidèle, comme Du Camp, au choc de leurs débuts. Un autre aspect de cette amitié est lié à leurs tempéraments. Ils ont besoin de la présence l’un de l’autre et s’entendent jusque dans leurs désaccords. Du Camp agit comme un principe de contradiction moteur pour la création de Flaubert :

“Si l’on peut regretter que Maxime et Gustave se soient mutuellement fait souffrir, disons qu’avoir un ami incompréhensif comme Du Camp est un (cruel) bienfait des dieux” (Philippe Berthier).  

Les critiques qu’adresse Du Camp à son ami confirment Flaubert, par réaction, dans sa voie. On retrouve cette opposition constructive des “doubles contraires” (Matthieu Desportes) dans les couples de Flaubert. Le plus célèbre de ces couples est celui de Bouvard et Pécuchet. Mais avant lui, ce sont Mathô/Spendius (Salammbô), Frédéric Moreau/Deslauriers (L’Éducation sentimentale), Mme Aubain/Félicité (Un Cœur simple), Julien le parricide/Julien le saint (La Légende de saint Julien l’Hospitalier), Hérode/Iaokanann (Hérodias).

“Rivés l’un à l’autre par une indestructible amitié” (Maxime Du Camp)

Maxime Du Camp et Gustave Flaubert ont vingt-et-un et vingt-deux ans quand ils se rencontrent un jour de mars 1843, à Paris :

“Entre Flaubert et moi, l’amitié ne fut pas lente à naître ; au bout d’une heure, nous nous étions tutoyés, et il était rare qu’un jour s’écoulât sans nous réunir. Je l’admirais beaucoup ; son développement intellectuel était extraordinaire; sa mémoire était prodigieuse, et, comme il avait beaucoup lu, il représentait pour moi une sorte de dictionnaire vivant que j’avais plaisir et bénéfice à feuilleter” (Souvenirs littéraires, 1881).

Maxime Du Camp dresse un célèbre portrait de son ami, dévoilant le charme qui émanait de lui :

“Il était d’une beauté héroïque. Ceux qui ne l’ont connu que dans ses dernières années, alourdi, chauve, grisonnant, la paupière pesante et le teint couperosé, ne peuvent se figurer ce qu’il était au moment où nous allions nous river l’un à l’autre par une indestructible amitié... Il était alors à Paris pour faire son droit ; il n’y avait nulle vocation et obéissait à la volonté de son père. Il suivait les cours de l’école, poussait l’abnégation jusqu’à prendre des notes et s’indignait du mauvais français que parlaient ses professeurs” (ibid).

La pudeur les empêche au début d’avouer que leur rêve à tous deux, est d’écrire. Or, un jour, Flaubert invite Maxime Du Camp chez lui et lui lit Novembre. Maxime Du Camp fut le premier lecteur (ou auditeur) du premier texte de Flaubert :

“Le livre est écrit d’un style qui ferait peut-être sourire aujourd’hui, mais qui me parut admirable. Je n’eus aucun effort à faire pour témoigner mon enthousiasme ; j’étais sous le charme et subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais la bonne nouvelle. Mon émotion était sincère et Gustave ne s’y méprit pas. Lorsqu’il eut terminé sa lecture, il me dit : “À quoi trouves-tu que cela ressemble ?” Avec hésitation je répondis : “Ça rappelle un peu la manière de Théophile Gautier”. Il répliqua : Tu te trompes, ça ne ressemble à rien” (Souvenirs littéraires).

Toute la nuit, les deux amis partagent leurs projets. Ils ressemblent étrangement, à l’aube de leur vie, aux ultimes personnages que créera Flaubert, Bouvard et Pécuchet :

“Voici donc quels furent nos projets arrêtés d’un commun accord, sans discussion comme sans hésitation. Nous avions vingt et un ans: neuf années nous suffisaient pour tout apprendre ; à trente ans, nous nous mettions à la besogne et nous commencions à publier nos œuvres. De même que neuf années nous avaient suffi pour tout apprendre, dix ans nous suffisaient pour tout produire. Cela nous menait à quarante ans; à cet âge, l’homme est fini; l’imagination est stérilisée, la puissance de conception est éteinte, le cerveau s’ossifie ; on peut se souvenir encore, mais il est impossible de créer; c’est l’heure du repos, il faut dire adieu aux lettres. Mais l’oisiveté est lourde à porter, et l’on garde en soi un fonds de connaissances acquises qu’il est légitime d’utiliser. Nous résolûmes donc de nous retirer ensemble à la campagne lors de notre quarantième année et d’entreprendre un travail pour ainsi dire mécanique qui nous conduirait jusqu’au seuil de la vieillesse” (ibid.)

L’échange des bagues

À cette époque du début de leur amitié, en 1844, Maxime Du Camp et Gustave Flaubert échangent des bagues :

“Je portais à cette époque une bague de la Renaissance, qui était un camée représentant un satyre. Je la donnai à Gustave, qui me donna une chevalière avec mon chiffre et une devise. Nous échangions nos anneaux ; c’était en quelque sorte des fiançailles intellectuelles qui jamais n’ont été frappées de divorce” (ibid).

Du Camp rappelle souvent ce moment dans ses lettres à Flaubert, lors de leur première séparation, quand il voyage en Orient, en 1844-1845. Les termes et le ton qu’il emploie appartiennent au registre amoureux : “ma bague est à mon doigt, et je l’aime comme une maîtresse” ; “Jamais tu ne seras abandonné par ce vieux Du Camp qui sacrifierait immédiatement l’espoir de son futur bonheur bourgeois, et le bonheur lui-même pour ôter une larme à tes paupières” ; “tu me trouveras toujours à tes côtés, et tant que je vivrai, tu ne seras pas solitaire” ; “et je te jure que je voudrais être la femme que tu aimeras” ; “Adieu, cher enfant… je t’aime, je t’aime et je t’embrasse à t’étouffer… Adieu, adieu, je vous embrasse sur vos beaux grands yeux”. Par ailleurs, Du Camp satisfait la curiosité de Flaubert quant à ses conquêtes féminines : “Ah , que n’étais-tu là, caché derrière un rideau !” ; “Te voilà donc rassuré et satisfait sur le sort de ce phallus que tu aimes et qui te le rend bien”.

On a questionné cette amitié où les femmes jouent un rôle de faire-valoir à l’expression de tels sentiments entre les deux amis. Un ménage à trois est formé un temps avec Louise Colet. On fait passer les lettres de Louise Colet à Flaubert comme venant de Maxime Du Camp pour ne pas alarmer Madame Flaubert mère. Mais la jalousie apparaît rapidement. Flaubert en tient toujours Louise Colet responsable :

“On a beau faire, on a beau dire. Rien, rien. Tu ne pourras pas me nier qu’au fond de l’âme tu ne détestes cordialement ce cher frère Du Camp. C’est là la règle, il n’y a pas de femme ni de maîtresse qui aime l’ami de son amant. Elles en ont peur, ou elles en sont jalouses” (février 1847).

Cependant, dès cette époque, s’immiscent les prémices d’un doute au cœur de leur idylle, quant à leur conception de l’art. On imagine l’aversion de Flaubert quand Maxime Du Camp lui écrit, depuis une ville d’Orient : “il est beau d’aimer l’art, mais il ne faut pas tout lui sacrifier”. Cette différence de conception s’amplifiera quand ils décideront de consacrer pleinement leur vie à l’écriture (pour Flaubert du moins). Pour l’instant, ils célèbrent leur jeunesse par des voyages.

Noces bretonnes

Les récits exaltés de Du Camp lors de son premier voyage en Orient nourriront un projet de deuxième voyage en Orient, avec Flaubert. Mais, avant celui-ci, Flaubert et Du Camp entreprennent un voyage de quelques mois qui restera le point culminant de leur amitié : “ça a été là notre vrai moment” écrira Du Camp des années plus tard (8 mai 1863). Si l’échange de bagues ressemblait à des fiançailles, leur voyage en Bretagne ressemble à un voyage de noces. De mai à août 1847, les deux amis partent de Paris vers l’Ouest pour un voyage de plusieurs semaines. De Vannes à Fougères, à pied, en diligence ou en canot, ils arpentent landes et grèves, visitent chapelles et monuments, dînent à l’auberge, participent aux fêtes :

“Nous partions au soleil levant ; nous faisions la plus forte partie de l’étape avant le déjeuner que nous trouvions où nous pouvions ; une seconde marche nous conduisait jusqu’au gîte ; nous prenions les notes de la journée ; nous dînions avec un appétit formidable et nous dormions de ce sommeil “frère de la mort”, qui ne garde le souvenir d’aucun rêve. Vingt-cinq ans, de bonnes jambes, une santé solide, de l’argent en poche, l’envie de voir, nul besoin vaniteux, l’enivrement du mouvement, de la jeunesse et de la nature, c’est plus qu’il n’en faut pour jouir de la vie, et nous ne nous en faisions faute” (Souvenirs littéraires).

Ils écrivent un livre à quatre mains, Par les champs et par les grèves, dans une union littéraire (le manuscrit appartint à la collection Pierre Bergé, 8 novembre 2016, lot 351, €537.000 avec les frais). Flaubert rédige les chapitres impairs et Du Camp les chapitres pairs :

“la littérature est partout dans ce voyage, elle surgit à chaque pas, dans les projets bourgeonnants suscités par les monuments ou les sites historiques, par les pèlerinages sur les lieux où les grands écrivains ont vécu (respect religieux en visitant Combourg, lecture à haute voix de René), par la trace qui en sera laissée. Moment de grâce, parenthèse enchantée” (Berthier).

Du Camp dédie à Flaubert sa première œuvre imprimée, Souvenirs et paysages d’Orient (1848), avec les lettres énigmatiques : “A G. F. / S: ad S:”. Seuls l’auteur et le dédicataire peuvent comprendre cette dédicace. Personne ne peut reconnaître le “G. F.” de Gustave Flaubert, alors inconnu. Quant au “S: ad S:”, il est la réduction de “Solus ad Solum”, soit, du seul à seul, de l’unique à l’unique. Ces initiales mystérieuses protègent un secret imprimé, semblable aux initiales gravées dans l’écorce d’un arbre. Deux ans après l’échange des bagues, Maxime Du Camp entérine les fiançailles par l’offrande d’un livre. Ce livre relate justement le voyage qui sépara pour la première fois les deux amis et qui justifia le don des anneaux.

Le voyage en Orient, second voyage de noces

La préparation du voyage compte plus que le voyage “pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes” (Baudelaire). Flaubert détaille à Louise Collet les longues soirées près du feu avec Maxime Du Camp à rêver du périple qu’ils entreprendraient ensemble :

“Nous voyageons en Orient avec des escortes et puis nous retombons plus à plat ventre sur notre vie présente et, en définitive, nous sommes tristes comme des cadavres” (7 décembre 1846).

Du Camp et Flaubert finissent par se mettre en route le 22 octobre 1849, juste après la lecture de La Tentation de saint Antoine. Pendant dix-huit mois, ils ont mille attentions l’un pour l’autre. La correspondance de Flaubert regorge de détails révélateurs de leur relation. Le premier geste de Flaubert au réveil est de tendre le bras pour vérifier si son compagnon est encore endormi à ses côtés ; ce que Maxime Du Camp confirme dans ses notes de voyage : “après avoir passé une nuit à bord, couchés dans la pelisse, nous descendons le matin”. Puis, Flaubert poursuit ce récit du réveil : “Maxime prétend que je ne sais plus m’habiller. Il est de fait qu’il me réarrange toujours soit ma cravate ou mon gilet” (lettre à sa mère du 2 décembre 1849).

Brouille

À leur retour d’Orient, les deux amis constatent l’abîme qui sépare leurs conception de l’art. Une brouille s’installe entre eux qui durera quatre ans, de 1852 à 1856. Du Camp veut faire une carrière rapide. Flaubert méprise les honneurs et place son art par-dessus tout. Du Camp se flatte de hanter de « brillantes sociétés ». Flaubert s’isole à Croisset pour écrire Madame Bovary. Du Camp essaie de convaincre Flaubert que « le souffle de vie » se trouve à Paris. Flaubert finit par répondre aux conseils pleins de bonnes intentions de Du Camp par une lettre magistrale, truffée de sentences lapidaires :

“Je te dirai seulement que tous ces mots “se dépêcher”, “c’est le moment”, “il est temps”, “place prise”, “se poser” et “hors la loi” sont pour moi un vocabulaire vide de sens… Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but… Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute… Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre… Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède. Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines d’achat pr telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans - ou après vous. Qu’importe !… Certes, il y a une chose que l’on gagne à Paris, c’est le toupet, mais l’on y perd un peu de sa crinière… Quant à déplorer si amèrement comme tu le fais ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours (sauf de 6 à 8), je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province, ou la campagne, me livrant à l’exercice du domino, ou à la culture des melons, je concevrais le reproche” (26 juin 1852)

Et quand Du Camp proclame que l’écrivain est investi d’un devoir envers la communauté, Flaubert finit par répondre :

“Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer”. (1er ou 2 juillet 1852)

En ce printemps et été 1852, Gustave Flaubert écrit ses plus célèbres lettres sur le style à Louis Colet. Évidemment, sa conception de l’art est aux antipodes de celle de Maxime Du Camp. Mais qui aurait pu suivre Flaubert dans sa voie ? Qui, parmi ses contemporains, l’a compris ? Maxime Du Camp voulait trop à la fois écrire et vivre, pour ne pas s’inquiéter, avec les meilleurs intentions du monde, des choix de son ami.

La crise entre les amis n’a jamais été aussi grave mais le fil n’est pas rompu. Chacun vaque à ses affaires. En 1856 se succèdent la réconciliation après la rédaction de Madame Bovary, de nouvelles brouilles qu’entraînent la publication du roman, des retrouvailles en 1860 quand Du Camp part combattre aux côtés de Garibaldi, la publication de L’Éducation sentimentale ; “et enfin, la camaraderie des années 1870, que rien ne réussira à faire sombrer, car Flaubert se refusera toujours à rompre les liens qui l’unissaient à Du Camp. De toute évidence, il s’agit là d’un attachement profond” (Rosa M. Di Stefano).

Publication de Madame Bovary et de L’Éducation sentimentale

Une fois encore, se vérifie le fait que Flaubert peut agir de façon apparemment contradictoire dans sa relation avec Maxime Du Camp. Malgré leur éloignement tout au long de la rédaction de Madame Bovary, c’est à lui que Gustave Flaubert remet son manuscrit pour qu’il le publie dans La Revue de Paris. Du Camp a toujours rappelé à Flaubert qu’il le soutiendrait dans ses entreprises éditoriales, principe auquel il ne dérogea jamais, même après la mort de son ami. Maxime Du Camp apporta donc le manuscrit à Léon Laurent-Pichat qui accepta de publier le roman, en livraisons, dans sa revue, mais avec des coupures. Maxime du Camp était lui aussi de cet avis : “ferme les yeux pendant l’opération et fie-t-en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience… Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses, bien faites, mais inutiles ; on ne le voit pas assez ; il s’agit de le dégager, c’est un travail facile” (lettre du 14 juillet 1856). Il va jusqu’à naïvement proposer à Flaubert un spécialiste de l’élagage qui, pour une “centaine de francs”, pourra opérer. Une fois encore, Maxime Du Camp ressemble à l’“ours à demi léché” de la fable qui, voulant soulager son ami gêné par une mouche, l’assomme avec un pavé : “Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami” (La Fontaine). Flaubert furieux, gribouilla “gigantesque !” au dos de la lettre. La scène du fiacre fut finalement supprimée. Mais un communiqué fut inséré dans la revue mentionnant que le texte avait été caviardé : “Flaubert avait sauvé ce qui pouvait l’être et, les choses étant ce qu’elles sont, il n’y avait pas de reproche à faire à Du Camp” (Berthier).

Les deux amis finissent par se réconcilier. Flaubert donne le manuscrit de Salammbô à lire à Du Camp, lequel fait attention de ne pas froisser Flaubert en accompagnant, d’une lettre enthousiaste, les sept pages de corrections qu’il lui rend.

Puis Du Camp et Flaubert entreprennent, en même temps, des romans dont le sujet est proche. “Les Forces perdues s’apparentent à L’Éducation sentimentale” (Berthier). Flaubert charge Du Camp de lui fournir des renseignements sur les événements de 1848 à Paris. Ces deux romans ont pour toile de fond leur propre jeunesse. Lorsque Du Camp publie Les Forces perdues en 1866, Flaubert en recommande la lecture à Melle Leroyer de Chantepie : “Lisez donc un nouveau roman d’un ami très intime, Maxime Du Camp (mon ancien compagnon de voyage). Voilà exactement comme nous étions dans notre jeunesse ; tous les hommes de ma génération se retrouveront là”… (13 décembre 1866). Flaubert propose à Du Camp de corriger son manuscrit avant sa parution en volume, lequel relit, en retour, le manuscrit de Flaubert. Les observation de Du Camp sur L’Éducation sentimentale irritent Flaubert qui cependant reconnaît leur intérêt : “les observations de Maxime, si justes qu’elles soient, m’irritent. J’ai peur de les accepter toutes, ou d’envoyer tout promener” (lettre à Jules Duplan, 29 juillet 1869).

Cette même année 1869 meurt l’autre vieil ami de Flaubert, Louis Bouilhet. Flaubert se tourne alors vers Maxime Du Camp : “À toi, mon pauvre vieux Max, il n’y a plus que toi, toi, seul !” (23 juillet).

Le premier lecteur de La Tentation de saint Antoine

Le projet de La Tentation de saint Antoine remonte à un tableau de Brueghel que Flaubert découvrit lors d’un voyage à Gênes en 1845. Aussitôt il écrivit à Alfred Le Poittevin : “J’ai vu un tableau de Brueghel représentant La Tentation de saint Antoine, qui m’a fait penser à arranger pour le théâtre La Tentation de saint Antoine. Mais cela demanderait un autre gaillard que moi” (lettre du 13 mai 1845). Alfred Le Poittevin, l’autre ami de Flaubert, meurt au printemps 1848. Par un effet de compensation, ce malheur projette Flaubert vers Maxime Du Camp : “j’ai une rude envie de [te] voir car j’ai besoin de dire des choses incompréhensibles” (7 avril 1848). Ces choses “incompréhensibles” ne peuvent l’être que par lui. À l’automne 1849, Flaubert invite Maxime Du Camp et Louis Bouilhet à Croisset. Ils seront les premiers auxquels il lira La Tentation de saint Antoine. Cette lecture dura trente-deux heures réparties sur quatre jours ; soit huit heures par jour (en deux cessions journalières, midi-quatre heures et huit heures-minuit). Plus la lecture avançait, plus les deux auditeurs prenaient une mine déconfite :

“le lyrisme, qui était le fond même de sa nature et de son talent, l’avait si bien emporté qu’il avait perdu terre. Nous ne disions rien, mais il lui était facile de deviner que notre impression n’était pas favorable, alors il s’interrompait : « Vous allez voir ! Vous allez voir !... Peine inutile ! nous ne comprenions pas, nous ne devinions pas où il voulait arriver… Avant l’audition de la dernière partie, Bouilhet et moi nous eûmes une conférence et il fut résolu que nous aurions vis-à-vis de Flaubert une franchise sans réserve… Le soir même, après la dernière lecture, vers minuit, Flaubert frappant sur la table, nous dit : “À nous trois, maintenant, dites franchement ce que vous pensez”. “Nous pensons, répondit Bouilhet, qu’il faut jeter cela au feu et n’en jamais reparler”. Flaubert fit un bond et poussa un cri d’horreur” (Souvenirs littéraires).

 Flaubert, commença par regimber, par faire valoir certaines phrases, par se retrancher sur la valeur du style. Il finit par admettre : “Vous avez peut-être raison ; à force de m’absorber dans mon sujet, je m’en suis épris et je n’y ai plus vu clair. J’admets les défauts que vous me signalez, mais ils sont inhérents à ma nature”. Ce conseil, pour brutal qu’il était, fut judicieux : “On le constate, Flaubert après réflexion, et le temps aidant, avait reconnu la justesse du jugement sévère porté sur sa première version de La Tentation de saint Antoine par Bouilhet et Maxime Du Camp” (Maurice Haloche).

Le livre fut publié en 1874. Louis Bouilhet était mort depuis cinq ans. Cet envoi à Maxime Du Camp ferme une boucle ouverte vingt-cinq ans avant, presque aussi longue que leur amitié. Dans une frise chronologique, l’amitié de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp se superpose quasiment parfaitement à l’aventure de La Tentation de saint Antoine. Flaubert signifie par cet envoi à son plus vieil ami, et premier lecteur, que son premier rêve d’écriture a enfin été réalisé.

Du Camp continue d’accompagner la vie littéraire et éditoriale de son ami. La veille de sa propre mort, Flaubert adresse un ultime billet à Maxime Du Camp, lui annonçant qu’il a presque terminé Bouvard et Pécuchet, pour lequel Du Camp lui avait fourni des renseignements.

Maxime Du Camp fut l’ami d’une vie pour Flaubert. Le dernier chapitre de L’Éducation sentimentale décrit les deux protagonistes du roman, dans une scène où l’on croirait voir, éternellement réunis, les deux anciens compagnons de voyage :  

“Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur nature qui les faisait toujours se rejoindre et s'aimer”.

BIBLIOGRAPHIE : Philippe Berthier, “Flaubert et Du Camp”, Amitiés d’écrivains, Paris, 2021 -- Matthieu Desportes, “Exemplaire familial. La circulation du souvenir à travers les dédicaces”, Flaubert-Poittevin-Maupassant, Rouen, 2002 -- Maurice Haloche, “La Tentation de saint Antoine”, Les Amis de Flaubert, Année 1956, Bulletin n° 8

BKS : 12499

Plus d'informations : jean-baptiste@deproyart.com

 

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