ANACRÉON & ESTIENNE, Henri

[Anacreontis Teij Odae]. Grec et latin

Paris, 1552 - début 1554

EXEMPLE PARFAIT DU PROCESSUS ÉDITORIAL D’UN TEXTE ANTIQUE PAR LES HUMANISTES.

SPECTACULAIRE ET RARE MANUSCRIT AUTOGRAPHE D’UNE ÉDITION PRINCEPS : CELLE DE LA POÉSIE D’ANACRÉON.

IL EST ENTIÈREMENT AUTOGRAPHE DE HENRI ESTIENNE, À LA FOIS TRADUCTEUR ET ÉDITEUR, QUI A LUI-MÊME CALLIGRAPHIÉ, EN FACE À FACE, LE TEXTE GREC ET SA TRADUCTION LATINE.

HENRI ESTIENNE A AINSI CONSTITUÉ UN MODELLO OFFERT EN PRÉSENT ET DÉDICACÉ AU CARDINAL FARNÈSE AFIN D’OBTENIR DE LUI LE FINANCEMENT DU FUTUR LIVRE À IMPRIMER.

SUPERBE RELIURE RÉALISÉE À PARIS POUR LE CARDINAL FARNÈSE PAR L'UN DES ATELIERS PARISIENS DE THOMAS WOTTON.   

TEXTE ESSENTIEL DANS LE RENOUVEAU DE LA POÉSIE FRANCAISE AU XVIe SIÈCLE, CE MANUSCRIT AUTOGRAPHE EST UN JALON DANS L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE.

LES MANUSCRITS GRECS ONT TOUJOURS ÉTÉ PARMI LES PLUS ANCIENS MANUSCRITS JAMAIS COLLECTIONNÉS.

MANUSCRIT ENLUMINÉ SUR PEAU DE VÉLIN  

In-12 (121 x 78mm)
COLLATION : 14 2-58 64 : 40 feuillets, les deux derniers feuillets sont blancs
Encre noire, environ 10 lignes à la page, justification 92 x 53 mm
ORNEMENTATION : citation de Horace, initiales de chaque ode et nombreuses initiales de vers ENLUMINÉES ; l’ouvrage a été RÉGLÉ À L'ENCRE ROSE (sauf pour les cinq pages liminaires non réglées contenant les deux dédicaces et l'exergue tirée de Horace)
CONTENU : texte grec et traduction latine en regard, 1/1r : dédicace INÉDITE à Alexandro Farnesio Cardinali amplissimo Henricus Stephanus, 1/2r : seconde dédicace par Jean Dorat au cardinal Farnèse, 1/3r : exergue de Horace, explicit 6/2r (f. 38 recto) : Juvenis sed ille mente es  
TEXTE : le texte grec de ce manuscrit correspond dans l'ensemble à celui établi par Henri Estienne pour la princeps, titrée Odes anacréontiques, et publiée en 1554. Mais l'ordonnance des pièces et la version latine présentent des différences notables. Si la version latine fait face au texte grec dans le présent manuscrit, elle figure isolément à la fin du volume imprimé, des pages 84 à 109, après le commentaire latin de chaque vers grec par Estienne. Ces variations témoignent du long travail éditorial qui précéda l'impression


RELIURE STRICTEMENT DE L'ÉPOQUE. Maroquin rouge, grand décor doré au filet, motif géométrique au centre des plats formé par deux filets sur fond criblé, rinceaux de filets courbes terminés par des fleurons azurés (trois fers différents), triple filet d'encadrement, dos long à sept compartiments, décor alterné de petits fers, de filets en croisillons ou de filets obliques avec traits verticaux, filet sur les coupes, coiffes guillochées, tranches dorées, traces de lacets. Boîte
PROVENANCE : cardinal Alessandro Farnese (1520-1589), puis Biblioteca Farnesiana (cf. les catalogues de 1567, 1589 et 1641 cités infra) -- Frederick North, 5e comte de Guilford (1766-1827). L’ex-libris armorié porte comme devise : “la vertu est la seule noblesse”. North l’utilisa avant son accession au titre de comte par décès de ses deux frères, en 1817. Le livre, parfaitement identifié, figure dans l’une des fameuses ventes de sa bibliothèque : Catalogue of the valuable and extensive library of the late Earl of Guilford. Part the third, Londres, Evans, 1829, n° 509 :  “Anacreon, Gr. et Lat. H. Stephani, a Manuscript beautifully written upon vellum, in old red morocco, in compartments” -- Sir Thomas Phillipps, Baronet (1792-1872), ex-libris imprimé au second contreplat : "Bibliotheca Phillippica... purchased by private treaty by William H. Robinson Ltd., Pall Mall, London"

Henri Estienne (1528-1598) appartenait à cette très ancienne dynastie d’imprimeurs qui joua un rôle majeur dans la Renaissance française. Il était fils et petit-fils d’imprimeurs. Son père Robert Estienne (1502-1559) fut considéré comme l’un des hommes les plus érudits de son siècle. Le grec, le latin et l’hébreu appartenaient à son quotidien. Proche de François Ier, Robert Estienne fut nommé imprimeur du Roi en 1539 pour l’hébreu et le latin, auquel s’ajouta le grec en 1544. Il est à l’origine des fameux “Grecs du Roi”. Il avait épousé Perrette Bade, fille de l’imprimeur Josse Bade, qui joua un rôle considérable dans l’éducation de son fils. Henri I Estienne (vers 1465-1520), le premier du nom, grand-père de Henri II Estienne, s’était lancé dès 1502 dans l’imprimerie, contre le vœu de ses parents. On lui doit, dit-on, l’invention de l’errata. Dans cette famille, à l’exemple de la dynastie des Alde, l’imprimerie n’était pas qu’une tâche mécanique. Il s’agissait bien pour les Estienne de propager le savoir, la science ou la poésie, comme de renouveler la religion – d’où le lien intime avec la Réforme. Cette participation active à la République des lettres exigeait la maîtrise d’une érudition aboutie et une grande familiarité avec les textes de l’Antiquité. Ce retour aux sources passait par la découverte et la recherche des manuscrits les plus anciens, susceptibles de restituer dans toute leur dimension des textes défigurés par des siècles de copiages et de recopiages, à la fois mécaniques et intensifs.   

Henri II Estienne (1528-1598) fut élevé dans cet esprit, autour de la “docte académie” des Estienne. Les meilleurs hellénistes du temps, Pierre Danès et Adrien Turnèbe, développèrent ses talents précoces. Très jeune, Estienne commentait déjà Horace. Après avoir, autour de ses vingt ans, parcouru l'Italie lors d’un véritable Grand Tour des bibliothèques humanistes, le jeune Henri Estienne entreprit en 1550 une nouvelle peregrinatio en Angleterre et dans les Flandres. Comme Estienne le reconnaîtra en 1566, c’est à Louvain qu'il découvrit des poèmes inspirés d'Anacréon dans un manuscrit appartenant à John Clement (v. 1500-1572), ami de Thomas More, professeur de grec à Oxford et président du College of Physicians, depuis exilé dans les Flandres. Ce manuscrit byzantin du Xe siècle, dit d’Anacréon (qui vécut au Ve siècle av. J.-C.), connut bien des pérégrinations puisqu’il fut coupé en deux au XVIIe siècle. Il est aujourd’hui conservé pour partie à Heidelberg et pour l’autre partie à la BnF (cf. G. Lambin, op. cit., pp. 103-105). En outre, Henri Estienne confia aussi en 1553 à l’humaniste florentin Pier Vettori avoir découvert, “dans la reliure d’un vieux manuscrit” (cf. G. Lambin, op. cit., p. 105), un second manuscrit d’autres poésies anacréontiques.

La publication de la princeps, sans doute au mois de mars 1554 selon P. Laumonier, eut un retentissement considérable (cf. ILL. DE L’ÉDITION IMPRIMÉE). À l’évidence, il s’agissait davantage de la publication du corpus anacréontique à partir d’une collection byzantine de pièces en vers dérivant d'Anacréon, plutôt que des poèmes d’Anacréon lui-même. Seuls quelques courts fragments authentiques du vieux poète ionien nous sont parvenus, le plus long comptant sept vers. Les découvertes d’Estienne avaient, dès avant la publication de la princeps, couru le cercle de ses amis. Marc-Antoine Muret en parle en 1552. Ronsard l’évoque en 1553. Il régnait ainsi au début des années 1550 une sorte d’“atmosphère anacréontique” (P. Laumonier, op. cit., p. 123) qui anticipait la publication d’Estienne. En 1555, les Euvres de Louise Labé elles-mêmes en formèrent un autre écho. Son surnom même de Sappho évoque cette veine anacréontique. Le poème imprimé en grec en tête des Escriz de divers poëtes est très certainement dû à la plume de Henri Estienne lui-même (cf. Cahier n° , pp. 28-29 et ill.). Cette princeps ouvrit donc un horizon nouveau à la poésie européenne :

"The Anacreontica became the most influential ancient Greek poetic text during the Renaissance, and Estienne's editio princeps virtually caused a poetic revolution, not only in France, but also in Italy and Germany - where this influence culminated in the 18th century with the Anacreontic Poets (Die Anakreontiker). This first edition was greeted with tremendous enthusiasm by the members of the Pléiade, who (...) immediately translated or imitated some of the Anacreontica. Ronsard, in particular, was deeply influenced by the book". Fred Schreiber, The Estienne, New York, 1982, n° 139.

Horizon auquel on pourrait d’ailleurs ajouter au XVIIe siècle les poésies de Sir Philip Sydney et de John Donne.

La publication de 1554 suit de cinq ans la Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay publiée en 1549 et considérée comme le grand manifeste des poètes de la Pléiade. La génération de la Brigade, avide de nouveauté, découvrit, comme souvent, ce qu’elle cherchait sans doute déjà. “Ronsard, brûlant les dieux qu’il avait adorés, délaissant les Odes pindariques (...) dont l’étude avait “tant ennuyé [son] esprit” céda le premier à la séduction du genre nouveau et traduisit en français ces pièces légères dont le parfum ne lui était pas inconnu” (Marcel Raymond, op. cit., p. 168). En effet, les différentes Anthologies planudéennes avaient été nombreuses depuis le début du siècle. Ronsard célébra la publication d’Estienne par une ode fameuse publiée dans Les Mélanges de 1555 (Odes V, 16, “Nous ne tenons en nostre main”, Œuvres complètes, Pléiade, I, 1993, pp. 900-901) :   

Verse donc et reverse encor
Dedans ceste grand'coupe d'or :
Je vais boire a Henry Estienne,
Qui des Enfers nous a rendu
Du vieil Anacreon perdu
La douce lyre Teïenne.  

En 1556, après avoir de multiples fois imité les Odes d’Anacréon, il écrira encore dans le Second livre des Hymnes “Anacréon me plaît, le doux Anacréon”. R. Aulotte a ainsi pu écrire : “l’influence de cette traduction [d’Estienne], jointe à celle des adaptations de Ronsard fut telle que l’on a pu dire fort justement que l’imitation d’Anacréon, fut, avec celle de Pétrarque, l’un des faits les plus marquants de notre poésie du XVIe siècle” (op. cit., p. 108).

Un manuscrit autographe

La main de Henri Estienne se reconnaît aisément dans les écritures latines et grecques de ce manuscrit, que ce soit dans le texte poétique lui-même et dans sa traduction, ou dans les deux préfaces au cardinal Farnèse et à Jean Dorat. À notre connaissance, aucun manuscrit autographe de Henri Estienne n’a été répertorié par les différents sites de vente aux enchères depuis au moins 1977. On ne connaît que bien peu d’exemples de l’écriture de Henri Estienne. Plus curieux encore, il n’existe de sa main aucun texte ni aucune lettre en français comme si Estienne n’avait jamais écrit en langue vernaculaire, ce que certains travaux ont d’ailleurs constaté.

La Bibliothèque universitaire de Bâle conserve quatre lettres autographes signées, en latin, de Henri Estienne à Theodor Zwinger, écrites depuis Genève, l’une d’entre elle étant datée du 15 mars 1576 (cf. ill. XXX ; cote Frey-Gryn Mscr II 26:Nr.421-422-423-424). La similitude de graphie avec l’écriture latine des DEUX PREFACES (PHOTO) comme avec celle des traductions latines s’impose à l’œil nu.  
Pour l’écriture grecque de Henri Estienne, ce manuscrit d’Anacréon sur peau de vélin et enluminé ressemble de très près à un autre manuscrit autographe du grand érudit, celui des Sentences d’Euripide conservé à la BnF. Il appartint à Colbert avant d’entrer dans la bibliothèque du Roi : Sententiae ex Euripidis tragœdiis, ab Henrico Stephano collectae et Odono Selvio dicatae (BnF, Grec 2289). Odet de Selve fut, dans les années 1550, ambassadeur de France à Venise puis à Rome ; il est connu pour avoir été l’un des proches amis d’Estienne. La charmante reliure vénitienne de ce manuscrit le rattache sans doute au début des années 1550. Les deux manuscrits, l’un sur papier, l’Euripide, l’autre sur peau de vélin, l’Anacréon, ont à l’évidence été écrits par la même main, celle de Henri Estienne, puisque le manuscrit Colbert est signé sur son dernier feuillet (cf. lll. XXX ; A PRENDRE BNF 5 BNF 8 BNF 10 BNF 17, faire une page avec 4 photos et mettre en face ANACREON : HORACE, VERSO HORACE, ET DEUX AUTRES). On peut aussi trouver d’autres états de l’écriture grecque d’Estienne dans un manuscrit annoté par lui et conservé dans la collection Burney à la British Library (Burney MS 61, cf. : http://www.bl.uk/manuscripts/FullDisplay.aspx?ref=Burney_MS_61).  

Aux origines de la publication : la constitution d’un modello

Les manuscrits d’Euripide et d’Anacréon présentent une similitude de format, comme si leur usage avait été pour le moins le même. Mais l’Euripide de la BnF semble réservé à une lecture personnelle du poète tragique grec, tandis que l’Anacréon, calligraphié en lettres d’or ou à l’encre, relié somptueusement, obéissait à d’autres ambitions : celle de la publication. Il s'agissait d’abord pour Estienne d'établir un texte grec fiable puis de l’agrémenter d'une élégante version latine. Le financement de l'édition était plus problématique. Il eut alors recours à une technique reconnue et pratiquée par les grands artistes de la Renaissance, celle du modello : créer un modèle réduit de l’œuvre projetée pour convaincre un mécène d’offrir le prix de sa réalisation. Au musée du Bargello à Florence subsiste encore la maquette de Lorenzo Ghiberti pour la porte Nord du célèbre Baptistère. Giovanni Vasari raconte les différents essais et compositions de modello que présentait Rosso Fiorentino. Michel-Ange lui-même montra au pape Jules II une maquette de la future cathédrale Saint-Pierre.
Ce manuscrit constitue ainsi le modello d’une editio princeps. Non pas une maquette transcrite point par point sous forme de livre, mais une sorte de luxueuse tentative destinée à obtenir le suffrage d’un dédicataire, le cardinal Farnèse, dont le nom, finalement, disparaîtra du livre imprimé par Henri Estienne, à Paris, en 1554.

Dans le cas du livre imprimé, on connaît peu de modello. Il nous a été donné d’en découvrir un à la Trivulziana, à Milan. Il s’agit de la maquette du Lascaris de 1476. C’est un manuscrit de 75 feuillets sur parchemin (232 x 160mm) dédié à Gian Galeazo Maria Sforza (1469-1494) qui fut duc de Milan de 1476 à 1494. Le manuscrit fut enluminé dans le style Lombard et confectionné dans le but d’obtenir de ce prince le paiement de l’édition (Cod.Triv. 2147). La grammaire grecque de Constantin Lascaris est le premier livre jamais imprimé en grec (Erotemata, Milan, Dionysius Paravisinus, 30 janvier 1476).

Le cardinal Farnèse

On peut reconstituer le contexte et la chronologie de cet essai somptueux à partir du manuscrit lui-même. D'abord, Henri Estienne s'adresse par une épître inédite (et, encore une fois, autographe) au cardinal Alessandro Farnèse (1520-1598). Ce célèbre neveu du pape Paul III était l'un des hommes les plus cultivés de son temps, amateur d'art et grand mécène. On ne compte pas les églises, palais et jardins réalisés sous l'impulsion de ce puissant prélat humaniste, protecteur de Vasari, Vignola, Annibal Caro, Paolo Giovio, des écrivains et des artistes. À la suite de cette épître, Jean Dorat (1508-1588) adresse, toujours par la main même de Henri Estienne, une seconde dédicace à Alessandro Farnese, en vers cette fois. Ce poète, humaniste et helléniste initia les membres de la Pléiade au grec et aux classiques de l’Antiquité.

PORTRAIT DU CARDINAL FARNESE PAR LE TITIEN

En septembre 1552, un rapprochement entre les États du pape et la monarchie française incite le cardinal Alessandro Farnese à quitter Parme pour Paris, où il séjourne du 16 novembre jusqu'à l'été 1554. À la cour de Henri II, le cardinal Farnese dut croiser Jean Dorat – correcteur de grec dans l'officine de Robert Estienne (1503-1559) et précepteur des enfants du roi –, ainsi que Henri Estienne. Ce dernier avait eu l'occasion de visiter, lors de son séjour romain, la prodigieuse bibliothèque humaniste des Farnese libéralement ouverte aux érudits. Elle "fut utilisée par les hellénistes du XVIe siècle qui consultèrent les exemplaires rares de quelques-uns de ses manuscrits pour l'amélioration d'éditions grecques" (F. Benoît, op. cit. infra). Rien d'étonnant, donc, à ce que pour financer la publication de son Anacréon, Estienne se soit tourné vers le cardinal italien, illustre mécène et collectionneur de manuscrits grecs.  À Farnese échoit donc l'honneur d'être le premier lecteur du poeta lyricus antiquissimus qu'Estienne affirme, dans l'épître, avoir ressuscité ex inferis.

Henri Estienne savait que Farnese, grand connaisseur de la langue grecque, pouvait s'abreuver ex fonte aux beautés anacréontiques, sans recourir à une traduction latine. Il lui propose donc dans le présent manuscrit ce modello d'un livre destiné aux lecteurs moins familiarisés avec le grec ancien : à eux est destinée la version latine qui accompagnera le texte original. L’humanisme entend diffuser les modèles de l’Antiquité grecque jusque dans des cercles peu familiers de sa langue. Dans l'épître, Estienne déclare avoir soigné personnellement cette version latine ("Huius autem odas eodem genere carminis Latine à me ut cunque expressas, hic etiam adscripsi"). Cette mention apporte d’ailleurs un élément nouveau et définitif au problème de l'attribution des traductions latines imprimées de la princeps, aujourd'hui reconnues comme étant de la plume d'Estienne, mais autrefois attribuées à Jean Dorat (notamment sur la base de fausses affirmations de Scaliger). Le fait que la version manuscrite diffère quelque peu de l'imprimé ne doit pas surprendre. Estienne avait l'habitude de réviser et modifier constamment ses versions du grec, l'acte de traduire étant à ses yeux une activité ludique débouchant sur une véritable virtuosité linguistique, une seule épigramme pouvant présenter des dizaines de variantes.

En dépit des souhaits exprimés dans les épîtres manuscrites, l'édition imprimée des Odes anacréontiques ne comportera pas de dédicace au cardinal Farnese. Elles seront remplacées par une simple exhortation aux amateurs des Muses. À l'époque de la publication du volume (1554), Estienne avait fait un long séjour à Genève. Son père, qui avait embrassé la foi calviniste, s'y était installé en août 1550. La législation antiprotestante de Henri II s'était en effet continûment renforcée depuis l'édit de Châteaubriant (1551). Il n’était sans doute pas prudent de placer en tête de ces Odes une épître adressée par un imprimeur calviniste à un cardinal de l'Église romaine. En l’absence de Henri Estienne, l'impression fut vraisemblablement réalisée par Guillaume Morel. Mais si la dédicace originelle avait été passée aux oubliettes, le manuscrit, lui, parvint bien à son destinataire.

La reliure

Une fois ce modello princier constitué, restait à le relier avec éclat. Le décor de la reliure présente des fers que l'on retrouve à la même époque dans des créations dues aux ateliers royaux de Fontainebleau. Sa structure et le matériel utilisé – dont un fleuron  caractéristique : bilobé, azuré et criblé – désignent un des ateliers parisiens ayant travaillé pour le collectionneur anglais Thomas Wotton (1521-1587) au début des années 1550, dénommé "Wotton Binder C" (Mijam M. Foot) ou "Wotton Binder group III" (Howard M. Nixon). Toutes ces considérations de texte et de reliure permettent de dater approximativement la rédaction du manuscrit de Henri Estienne : pas avant l'arrivée en France d'Alessandro Farnese (automne 1552) et pas après les derniers mois de 1553 ou les premiers mois de l'année suivante (le terme ante quem étant 1554, année de l'impression de la princeps).

Collectionner les manuscrits grecs 1. La provenance Farnèse

À l'été 1554, l'Anacréon autographe de Henri Estienne faisait son entrée dans la très riche bibliothèque romaine d'Alessandro Farnese. Le premier inventaire de la collection Farnesiana, rédigé en 1567 à l'époque de la nomination de son bibliothécaire Fulvio Orsini (1529-1600), témoigne de sa présence ("Anacreon in 16.") parmi les cent trente-trois manuscrits grecs qui furent rapidement catalogués. Le volume est également repérable dans le deuxième inventaire de la collection rédigé en 1589 – Copia delli libri che sono nel Palazzo Farnese (n° 115, "Anacreon in 8°") –, et enfin dans le catalogue dressé par Bartolomeo Faini en 1641, qui fixe l'état de la bibliothèque après son transfert à Parme. Après cette date, on perd la trace du volume, qui n'est plus mentionné dans les catalogues de la Farnesiana rédigés au XVIIIe siècle après son déménagement à Naples.

Collectionner les manuscrits grecs 2. La provenance Guilford

Ce manuscrit a appartenu par la suite à Frederick North, 5e comte de Guilford (1766-1827). Ce pur produit de l’élite et de l’éducation anglaise connut une vie étonnante. Ancien d’Eton et d’Oxford, Fellow de la Royal Society, Guilford occupa de hautes fonctions improbables. Il fut Secrétaire d’État du vice-roi de Corse (1795-1796), gouverneur de Ceylan de 1798 à 1805. Dès 1791, par passion de la Grèce, il s’était converti au catholicisme orthodoxe de rite byzantin. En 1817, il succéda à ses frères et devint le 5e comte de Guilford. “An enthusiastic and eccentric devotee of Greek and Italian culture – like his contemporary, Lord Byron” (British Library), Guilford s’intalla en Grèce en 1824, plus précisément à Corfou. Il y créa l’Académie ionienne, première université grecque, dans ce qui était alors, et à la suite du Congrès de Vienne, les États-Unis des îles ioniennes. Ce regroupement de quelques îles demeura sous protectorat anglais avant d’être transféré à la Grèce en 1864.
Guilford fut un bibliophile passionné principalement intéressé par les manuscrits grecs, les livres imprimés en grec ou les ouvrages consacrés à la Grèce. “Frederick North, fifth Earl of Guilford, had built up in Italy a large library, first preserved at Corfu and subsequently sold in London (1828-1835). Of his very numerous manuscripts, mostly modern transcripts of early texts, many were purchased by Sir Thomas Phillipps, but a certain number are now in the British Museum” (Seymour de Ricci, English collectors, pp. 94-95). Le manuscrit d’Anacréon par Henri Estienne offert au cardinal Farnèse figure dans sa vente de 1829.

Du XVe au XIXe siècle, collectionner les manuscrits grecs fut l’un des champs les plus raffinés du monde de la bibliophilie. De la Renaissance à l’Indépendance de la Grèce, il n’y eut rien de plus contemporain de l’époque que de collectionner des manuscrits grecs. La rareté des sources a rendu cet engouement impossible de nos jours. Ce sont aujourd’hui les grandes institutions internationales qui possèdent les plus grandes collections de manuscrits grecs, parmi elles la Bibliothèque nationale de France et la British Library. Cette dernière se porta acquéreur d’un grand nombre de manuscrits dans les ventes Guilford. Elle a créé en juin 2000 The Guilford project dans le but de cataloguer et rendre plus accessible les merveilleux ouvrages acquis dans ces ventes (http://www.bl.uk/reshelp/findhelprestype/manuscripts/guilford/) :
“At the Guilford sale in 1835 the British Museum bought 627 modern Greek printed books and 43 oriental manuscripts, supplementing its purchase of many thousands of items at the main auction of Guilford's manuscripts in December 1830. These manuscript volumes – some of which include considerable numbers of printed items (no. 7) – are now Add. MSS 8220-8823.”

Une équipe internationale de chercheurs entreprend de les cataloguer et de rendre ainsi tout son lustre à une provenance remarquable. C’est dans la collection Guilford que se trouvait le manuscrit d’Anacréon avant qu’il n’entre dans la collection de Sir Thomas Phillipps. En 1979, Laurent Pernot étudia les manuscrits Farnèse. Il classa l’Anacréon parmi les manuscrits disparus. Mais il imagina avec pertinence retrouver chez Thomas Phillipps cet Anacreontis Carmina, greco e latino sous la cote Philippicus 9127 ainsi décrit dans le catalogue de 1837 (p. 144) : "Anacreon 18mo V. s. XVI. Red mor. stamped cover". Un volume qui ne pouvait pas échapper à cet autre illustre collectionneur de manuscrits précieux et finement reliés, tant il est rare de pouvoir rencontrer le manuscrit autographe du modello d'une édition princeps.  

BIBLIOGRAPHIE : Greswell, Early Parisian Greek Press, II,  pp. 154-156 -- Renouard, Estienne, I, pp. 367-377 -- G. Lambin, Anacréon. Fragments et imitations, Presses universitaires de Rennes, 2002 -- J. Jehasse, La Renaissance de la critique, Saint-Étienne, 1976 -- P. de Nolhac, Ronsard et l’humanisme, Paris, 1921, pp. 39-40 & 107-119 -- P. Laumonier, Ronsard, poète lyrique. Étude historique et littéraire, Genève, 1977 -- M. Raymond, L’influence de Ronsard sur la poésie française, Paris, 1927, p. 168 -- F. Benoît, "Farnesiana. I. La bibliothèque grecque du cardinal Farnèse", Mélanges d’archéologie et d’histoire de l’Ecole Française de Rome, XL, (1923), pp. 167-183 -- M.-J. Durry, "Une lettre inédite de Dorat", Mélanges d’histoire littéraire de la Renaissance offerts à H. Chamard, Paris, 1951, pp. 63-69 -- L. Pernot, "La collection des manuscrits grecs de la maison Farnèse", Mélanges de l’Ecole Française de Rome. Moyen Age. Temps modernes, 91 (1979), pp. 457-506 -- G. Demerson, Dorat et son temps, Saint-Etienne, 1983 -- R. Aulotte, “Sur quelques traductions d’une ode de Sappho au XVIe siècle, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n° 17, déc. 1958, pp. 107-122 -- J. O’ Brien, Anacreon Redivivus. A Study of Anacreontic Translation in Mid-Sixteenth-Century France, Ann Arbor, 1995, pp. 5 & 13-41 -- P. Rosenmeyer, "The Greek Anacreontics and Sixteenth-Century French Lyric Poetry", The Classical Heritage in France, ed. by G. Sandy, Leiden, 2002, pp. 396-403 -- La France des Humanistes. Henri II Estienne, éditeur et écrivain, Turnhout, 2003 -- Jean Dorat, poète humaniste de la Renaissance, Genève, 2007

Sur les reliures réalisées par le Wotton Binder C ou III, surnommé "le Grolier anglais", cf. : Nixon, Pierpont Morgan, pp. 102-104, n° 27 (pour une Bible imprimée par Robert Estienne en 1545 dont le dos est orné d’un fleuron très proche de celui de l’Anacréon) -- Nixon, Broxbourne, 1956, p. 64 passim -- Mirjam M. Foot, The Henry Davis Gift. A Collection of Bookbindings, I, p. 147 & III, pp. 65-86
Sur les manuscrits grecs : H. Omont, “Notes sur les manuscrits grecs du British Museum”, Bibliothèque de l'école des chartes, 1884, tome 45, pp. 314-350

BKS : 5022

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