BEAUVAU, Charles-Just-François-Victurnien, 4e Prince de Beauvau

 

8 000 €

BEAUVAU, Charles-Just-François-Victurnien, 4e Prince de Beauvau

Relation de l’affaire de Vencovo [Voronovo], 18 octobre 1812, en ce qui concerne Charles de Beauvau,

fait à la prière de sa tante Madame l’abbesse de Saint Antoine

[Paris], après le 14 décembre 1812

REMARQUABLE TÉMOIGNAGE SUR LA RETRAITE DE RUSSIE RÉDIGÉ PAR CHARLES DE BEAUVAU (1793-1864), JEUNE OFFICIER DE CAVALERIE BLESSÉ PAR DES COSAQUES EN OCTOBRE 1812

MANUSCRIT AUTOGRAPHE

11 pp. in-4, encre brune, l’écriture et les fautes d’orthographe (redoublement de certaines consonnes) montrent les marques de la jeunesse du rédacteur (Charles de Beauvau à 19 ans au moment de la retraite de Russie), la main d’un secrétaire ou d’un membre de la famille a corrigé ces quelques fautes

“Relation de l’affaire de Vencovo [Voronovo], 18 octobre 1812, en ce qui concerne Charles de Beauvau, fait à la prière de sa tante Madame l’abbesse de Saint Antoine 1.

Lorsque la fameuse bataille de la Moskowa eut livré à nos armes la ville de Moscou, le corps des carabiniers auquel j’étais attaché, fut destiné à suivre le roi de Naples, et à faire le service d’avant-poste en éclairant les environs de cette ville pendant que le reste de l’armée y prenait quelque repos. Depuis environ trois semaines, nous battions le pays journellement dans le rayon de quinze lieues de cette capitale, lorsqu’un matin le 18 octobre 1812, étant sous les ordres de Sébastiani 2, à la pointe du jour, nous fûmes tout à coup entourés d’une armée russe d’environ 60.000 hommes, une ligne d’infanterie et de l’artillerie se trouva en face de nous, un nombre considérable de cosaques sur les côtés et derrière. Nous étions dix mille hommes de cavalerie. Il fallut se faire jour et regagner le grand chemin à la route de Moscou. Une charge impétueuse fut le résultat de cette détermination. Nous lançâmes nos chevaux au galop et le sabre à la main. Nous faisions fuir devant nous cette cavalerie russe lorsqu’un petit fossé qui se trouvait sur le terrain détermina la chute de quelques hommes de mon peloton. Leurs chevaux, affaiblis par le manque de nourriture, n’avaient pas eu la force de le franchir. Lancé comme les autres, mon cheval culbuta aussi. Au milieu de ce conflit d’hommes et de chevaux, je me relevais lestement et ayant fait aussi relever mon cheval, je cherchais à m’élancer dessus. Mais malheureusement le poids considérable de mon armure me fit perdre quelques instants. En un clin d’œil, une nuée de cosaques me tomba sur le corps. Je cherchais à faire quelque résistance avec mon sabre. Mais saisi de tous côtés, ils m’entraînaient, criant Prisonnier ! Mon sabre étant tombé de ma main, je les suivais péniblement, embarrassé de mes grosses bottes et longs éperons. Cependant, je ne perdais pas l’espoir qu’une seconde charge de mon Corps qui se reformait derrière nous allait me délivrer.

Les cosaques le voyaient aussi. Ne voulant pas soutenir cette attaque et craignant de perdre leur proie, ils commencèrent par m’arracher mes épaulettes. Un d’eux, plus en arrière, s’élançant au galop sur moi, me frappa la cuisse si fortement du bout de sa longue lance qu’il me brisa l’os. Je tombai sur le champ. Je fis un effort pour me relever, mais retombai encore. Au même instant, je fus frappé de quatre coups de lance sur le col et sous le bras droit. Je vis plusieurs coups de pistolets tirés presqu’à bout portant sur moi. Aucun ne me toucha. Bientôt, j’entendis fuir les ennemis que je ne voyais plus, au milieu d’un nuage de fumée et de poussière qui m’environnait. Cependant, levant mes bras et l’agitant pour faire connaître à mes gens que je respirais encore, j’eus le bonheur d’en voir accourir plusieurs près de moi qui apercevant le sang qui sortait de mes blessures criaient : il va mourir. Je leur protestais que je ne mourrais pas. Je demandais instamment qu’on m’emporta.

Alors un brigadier de mon régiment nommé Guillot, blessé lui-même d’un coup de lance à travers la gorge, s’offrit pour me porter sur ses épaules. Il fallait marcher vite, le régiment s’éloignant. Les cosaques pouvaient encore venir nous atteindre si nous restions hors de sa portée. Au bout d’une demi-lieue, cet homme ne se sentit plus la force de continuer. Heureusement, nous aperçûmes une charrette de vivandier. On l’appelle. On me jette dessus au milieu de malles et de paniers. Le vivandier effrayé mit son cheval au galop à travers champs. Je fis six lieues de cette sorte, souffrant alors des douleurs si cruelles par le choc des deux parties de l’os se frappant l’une contre l’autre, que je demandai plusieurs fois à être jeté hors de la charrette. Heureusement, on ne m’écouta pas. Arrivé à l’ambulance, un chirurgien ivre, coupant deux branches d’arbre me les appliqua des deux côtés de l’os, me les noua avec de vieux bas de soie de la vivandière et me rejeta sur la même charrette pour être transporté aux hôpitaux de Moscou. Chemin faisant, j’eux le bonheur de rencontrer M. de Saluces 3, Chambellan de l’Empereur, qui me dit :

« Où allez-vous ? A Moscou ! Qu’allez-vous [y] faire, on l’évacue ! Tâchez plutôt de rejoindre le quartier général de l’Empereur ».

D’après ce renseignement, je fis plutôt rebrousser chemin à la charrette et la dirigeai sur le point où l’on m’indiquait que pouvait passer l’Empereur et sa Suite. Je réussis à le rencontrer et aussitôt je vis se détacher du groupe plusieurs officiers parmi lesquels étaient mon oncle de Mortemart 4, Alfred de Noailles 5 et le Grand Ecuyer 6 qui voyant un carabinier blessé venaient s’informer de mes nouvelles, sachant que mon Corps avait eu une affaire. Ils me reconnurent aussitôt et ne voulaient pas se persuader que ma blessure était aussi grave. Mais mon oncle, qui savait que la retraite était décidée, et qui voyait presque l’impossibilité de me sauver, en eut une émotion si vive, que pour me la cacher, il s’éloigna, sous prétexte d’aller aux informations : mais pour cacher ses larmes. Le Grand Ecuyer ne lui en laissa pas le temps et ordonna à la charrette de suivre jusqu’à la première station où s’arrêtait le quartier impérial. Il fit aussitôt appeler M. Yvan 7, Chirurgien de l’Empereur.

Des Polonais de la Garde me portèrent hors de la charrette dans une mauvaise hutte. J’avais la cuisse si prodigieusement enflée qu’Yvan fut longtemps à s’assurer de la fracture. Enfin, l’ayant reconnu, à l’aide de deux autres chirurgiens, il me remit l’os à sa place. J’étais tellement affaibli par les souffrances que je ne sentis point la douleur de cette opération. J’entendis même sans émotion dans le moment le mot d’amputation qui se répétait autour de moi. Fort heureusement, l’habileté de M. Yvan décida promptement l’inutilité d’en venir à cette extrémité. On me saigna abondamment et, après un léger repos, on me plaça dans une calèche de l’Empereur. Le Grand Ecuyer en avait obtenu l’autorisation et, sur des représentations qui lui avaient été faites de l’absurdité d’employer une place pour un blessé qui ne pourrait supporter le voyage, il s’écria avec l’irritation d’une généreuse colère : Je veux qu’il soit transporté. Je le traînerai plutôt avec mes dents que de le laisser ici. Je me plais à lui donner ce témoignage de ma vive reconnaissance d’autant plus profonde que ses attentions pour moi furent constamment et véritablement paternelles. J’eus aussi infiniment à me louer du Grand Maréchal et des autres officiers de la maison de l’Empereur qui me témoignèrent on ne saurait plus d’intérêt. Je fis ainsi toute la retraite sans sortir de la calèche qu’une fois à Smolensk où Yvan voulut me panser. Il était en ce moment au milieu d’une fièvre où se développait de la malignité. Je lui ai une grande obligation de cet excès de courage.

L’excès du froid ayant détruit toute cavalerie. N’en n’ayant pour éclairer sur les côtés de la route, nous marchâmes constamment au milieu des quarrés de la Garde, voyant à droite et à gauche les cosaques qui venaient nous examiner. Différentes fois de la portière, je vis plusieurs petits combats pour chasser d’auprès de nous cette troupe importune. Je les voyais emmener sur des traîneaux quelques pièces d’artillerie dont ils essayaient de nous atteindre. Plusieurs boulets passèrent autour de nous et sous les roues. Je vis plusieurs fois les cochers et postillons effrayés se disposant à couper les traits et me laisser à la merci de ces ennemis. Mais armé de deux bons pistolets, j’étais décidé à leur vendre chèrement ma vie.

Le passage de la Bérézina effectué malgré les boues, les marais qui l’avoisinent, la fragilité du pont qui bientôt après s’écroula, nous fûmes plus tranquilles dans notre marche qui se continua de la même manière par un froid de 18 à 20 degrés. La voiture où je me trouvais, étant du service des gros équipages de l’Empereur, fut envoyée en avant de manière à gagner une ou deux marches sur l’armée, m’éloignant alors de la Bouche impériale. Je me vis sans espoir de subsistance et sans moyen de m’en procurer. Mes petites provisions s’épuisaient et le pays n’offrait aucune espèce de ressource. Ma situation devint plus pénible d’autant que, quelques heures après, l’Empereur repartait pour la France et avec lui toutes mes protections8. Ceux qui devaient ou voulaient le suivre (sans avoir pris les ordres du Grand Ecuyer qui y étaient pourtant contraires) vinrent me prévenir qu’il fallait quitter la voiture et leur faire place. On me jeta en dédommagement dans un mauvais traineau ouvert, attelé de trois malheureux chevaux. Une pelisse faisait mon seul abri étant sans vêtement dessous : on m’en avait dépouillé pour panser mes blessures. Plusieurs fois, je faillis être renversé sur la route par les voitures qui se précipitaient dans leur marche, ne ménageant rien de ce qui obstruait leur passage. J’avais cependant atteint la fin de la journée sans rien prendre n’ayant pour tout bien dans ma poche que quinze francs. Le porte-manteau où était mon argent ayant été perdu. Mais ce surplus eut été même inutile pour me procurer dans cet instant aucune nourriture, je souffrais cruellement de la faim.

Ayant enfin découvert une grande grange où s’étaient installés les chevaux et palefreniers de l’Empereur, je m’adressais au chef piqueur pour obtenir un asile pour mes chevaux, la permission de me chauffer à son feu et quelque nourriture s’il s’en trouvait. Cet homme me prit en pitié et me fit porter auprès d’un grand feu allumé. Au milieu de cette halte où se trouvait pêle-mêle hommes et gens de toute sorte, comme on va le voir.

A travers de la fumée qui vous environnait, je crus apercevoir des femmes et j’en vis bientôt une s’approcher de moi, des questions mutuelles nous apprirent bientôt ce que nous avions à faire. J’appris de celle-ci, qu’étant Directrice du Théâtre Français de Moscou et craignant la
vengeance des Russes, elle avait suivi l’armée française.

« De toute ma troupe, Monsieur, dit-elle, je n’ai sauvé que ma première amoureuse que voici, et de tous mes effets que le peu de Diamants qu’elle tenait dans un gant. Un boulet de canon a brisé les roues de ma voiture et depuis je marche avec Mademoiselle, assise sur un caisson, où je suis bienheureuse qu’on m’ait permis de monter. »

Pendant qu’elle me contait sa lamentable histoire, on nous apporta une petite écuelle de pois cuits dans un peu d’eau et de sel. Nous nous la partageâmes et la mangeâmes avec un appétit que l’on atteint rarement à ce point. Cependant, réchauffée par le feu et ranimée par le bon effet des pois dans son estomac, ma compagne me parla de ses productions littéraires, de son théâtre, de son talent de déclamation et, passant du précepte à l’exemple, elle se mit à nous débiter des tirades de vers avec l’air inspiré et cette emphase qu’aurait pu causer l’auditoire le plus brillant dans une grande capitale. Je n’oublierai jamais cette situation grotesque, à moitié nu couché sur un peu de paille devant mon écuelle de bois, je voyais ma comédienne à la lueur du feu débitant pompeusement ses scènes tragiques. Nous nous quittâmes peu après nous souhaitant un bon voyage.

J’arrivai enfin à Vilna. L’encombrement de cette était déjà tel qu’on pouvait à peine circuler dans les rues. Je me mis cependant à la recherche de quelque porteur qui voulut bien se charger de moi, mais inutilement. Je ne trouvai d’asile nulle part ni personne qui me connut. Mon petit conducteur de traineau, ayant les pieds gelés à moitié, ne voulait plus agir pour moi. Dans cette position fâcheuse, je m’abritais un instant du froid sous une porte cochère toujours dans mon traineau et me mis à réfléchir sur ce que je pourrais faire de mieux.

Je ne vis rien que de tâcher de découvrir, s’il était possible, mon oncle de Mortemart, allant et venant dans toutes les directions. Je fus assez heureux pour le trouver au tournant d’une rue, qui me cherchait également. Notre satisfaction fut extrême. Il m’apprit alors qu’il n’y avait pas un instant à perdre. Les parties (sic) cosaques étaient aux portes de Vilna. La route était déjà en partie interceptée.

« Mais, me dit-il, je suis décidé à partager ton sort, je ne puis supporter l’idée de t’abandonner. Ici, on m’a engagé à partir à cheval ou à pied en me donnant mes dépêches. Mais essayons de nous en aller en traîneau. J’ai ici plus bas quelques chevaux. Choisissons les meilleurs et partons. »

Tous nos préparatifs de voyage furent faits en un instant. Mais ce fut à la sortie de Vilna que nous attendait les plus grandes difficultés. Le chemin tellement gelé qu’il était presque pris et comme un miroir entre deux côtes élevées. Il était tellement intercepté par des caissons, des pièces d’artillerie, des bagages et dont les chevaux éreintés n’ayant plus pied n’avançaient plus, laissant reculer ces lourdes masses les unes contre les autres.

Plusieurs fois notre traîneau faillit être écrasé entre deux. Des portions d’infanterie qui se trouvaient parmi criaient, voulaient empêcher le désordre et y ajoutaient encore. Plusieurs fois nos chevaux repoussés par eux à coup de crosse n’avançaient plus et nous nous crûmes perdus, surtout entendant les obus qui tombaient dans la ville dont un quart d’heure plus tard nous n’eussions pu sortir.

Cependant, Casimir se détermina à faire passer le traîneau sur les côtes escarpées où jamais on n’eût pu croire que des chevaux eussent prise. Portant le traîneau de mon côté, électrisé par son tendre intérêt pour moi, il fit des efforts si extraordinaires, aidé d’un valet assez déterminé, qu’enfin nous franchîmes cette terrible côte. Mais alors, des soldats gelés et la tête à moitié perdue, voyant un moyen de transport, voulurent à toute force malgré mes représentations, monter sur moi et mon traîneau. Ils se mirent trois ou quatre sur ma cuisse qui ne pouvait supporter un pareil poids.

Casimir, qui n’en avait rien pu obtenir, en appela à la générosité d’une portion d’un régiment d’infanterie qui vint à passer. Pour débarrasser un pauvre blessé, ils les forcèrent à descendre. N’étant plus alors arrêté par aucun obstacle, favorisé par la neige sur laquelle notre traîneau glissait avec rapidité, nous fîmes trente lieues avec les mêmes chevaux. Nous nous arrêtâmes un seul instant à une cahutte de juif qui nous offrit de la bière. Privé depuis longtemps de bonne boisson et de nourriture, je bus rapidement de celle-ci en ignorant les dangers du froid. Cependant, Casimir revenant près de moi me regarda avec effroi. Un frisson m’avait saisi. Il voyait que j’allais geler ne pouvant faire aucun mouvement pour me ranimer. Heureusement, il lui restait un flacon de vin qu’il avait réservé pour les occasions importantes. Il en fit chauffer un verre chez le juif, ce qui me rendit la chaleur nécessaire.

Aucune autre aventure fâcheuse n’interrompit notre route. Le traîneau renversa deux fois, ne me fit éprouver aucun accident et, sans nous arrêter, ni jour ni nuit, après quinze jours de marche, ayant pris des chevaux et une calèche à Berlin, le 24 décembre à 8 heures du soir, j’eus le bonheur d’être remis par mon bon et excellent oncle, entre les bras de mes parents, doux instant et qui rachète bien de longues souffrances et dont le touchant souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.”    

1. Gabrielle-Charlotte de Beauvau-Craon, né en 1723, morte à une date inconnue, dernière abbesse de l’abbaye Saint Antoine à Paris, située aujourd’hui dans le XIIe arrondissement, à l’emplacement de l’actuel Hôpital Saint Antoine.
2. Horace Sébastiani, comte de La Porta (1772-1851), devint maréchal de France sous le Monarchie de Juillet. C’est le duc de Praslin, un temps beau-frère de Charles de Beauvau et mari de la fille unique du maréchal Sébastiani, qui, en 1847, assassina sa fille avant de se suicider en prison provoquant le plus grand scandale de mœurs de la Monarchie de Juillet.
3. Marie Antoine Amédée, comte de Lur-Saluces (1786-1823), comte de l’Empire en 1810, nommé par Napoléon Ier en 1809 l’un de ses « chambellans forcés ».
4. Casimir 9e duc de Mortemart (1787-1875). Libéral, il fut nommé Premier ministre Charles X en juillet 1830. Il était beau-frère du Prince Marc de Beauvau-Craon, qui avait épousé la sœur de Casimir de Mortemart.
5. Alfred de Noailles (1784-1812) mourut le 24 novembre 1812 lors du passage de la Bérezina.
6. Armand Augustin Louis Marquis de Caulaincourt, duc de Vicence (1773-1827), célèbre général et diplomate qui fut nommé Grand Ecuyer en 1804. Il était l’ami d’enfance de Marc de Beauvau, père de Charles. Le célèbre chapitre de ses Mémoires consacré à la retraite de Russie s’ouvre par ces mots : « Dans le nombre des blessés, se trouva le Prince Charles de Beauvau, officier de carabiniers. Il avait la cuisse cassée d’un coup de lance et était couché sur un téleg (petite charrette russe à quatre roues), se rendant à Moscou pour se faire panser. Malgré la gêne et les souffrances de cette position, ce malheureux jeune homme avait un calme, un courage admirables. Le sourire sur les lèvres, il paraissait être plus fier que fâché de sa blessure. Ne doutant pas que nous ne reviendrions plus à Moscou, qui pourrait être le théâtre de nouveaux malheurs, et ne pouvant quitter l’Empereur, je priai M. le comte de Turenne de courir après M. de Beauvau, de le faire revenir sur ses pas et de lui dire de se rendre au quartier général, dont nous n’étions qu’à une lieue. Je demandai dans l’intervalle à l’Empereur la permission de le faire placer dans une de ses voitures. Il me l’accorda avec empressement, en me recommandant de faire prendre soin de lui. Le calme et la résignation de ce jeune officier le sauvèrent. Deux jours après, je fus encore assez heureux pour réunir à lui M. de Mailly, fils du maréchal, qui avait été blessé dans la même affaire. Nous les ramenâmes jusqu’à Wilna d’où ils gagnèrent heureusement Paris » (Caulaincourt, Mémoires, Paris, Plon, 1933, II, pp. 85-86 « La Retraite »).
7. Alexandre-Urbain Yvan (1765-1839), célèbre chirurgien de l’Empereur. Il était chirurgien major des Grenadiers de la Garde impériale. Chirurgien ordinaire de l'Empereur, chirurgien en chef de l'hôtel impérial des Invalides, il mourut le 30 décembre 1839. Il fut nommé baron de l'Empire le 12 septembre 1809 et avait peu d’années auparavant pansé le pied de Napoléon touché par une balle morte lors du siège de Ratisbonne. « On le voyait toujours à cheval derrière l’Empereur, il semblait attaché à son ombre » commente le baron Fain cité par le Dictionnaire Napoléon.
8. La tentative de coup d’Etat du général Mallet à Paris fit quitter à Napoléon son armée en pleine retraite.


Charles-Just-François-Victurnien de Beauvau-Craon (1793-1864), 4e prince de Beauvau, Grand d'Espagne, est le fils d’un chambellan de l’Empereur, membre de ces grandes familles de l’Ancien Régime ralliées par Napoléon, et d’une Dame du Palais de l’Impératrice née Nathalie Henriette Victurnienne de Rochechouart (1774-1854), autre conquête sur l’ancien monde. Sa mère est la soeur de Casimir duc de Mortemart que l’on voie jouer un rôle de premier plan dans ce passionnant récit : il sera l’éphémère et dernier Premier ministre de Charles X en 1830. Charles-Just est capitaine de cuirassiers et aide-de-camp de l’Empereur. C’est dire qu’il appartient avec Alfred de Noailles (mort à la Bérézina) à ce groupe des jeunes membres de la haute noblesse que le régime ne pouvait pas laisser tomber lors de cette désastreuse retraite. On voit d’ailleurs Beauvau en tirer habilement parti, lorsque salement blessé, il se place sur le chemin de l’Empereur et de Caulaincourt qui, le répérant, lui sauve la vie.
On est frappé dans ce récit qui parle de lui-même de l’absence d’une quelconque alacrité. Malgré l’immense désastre aucun reproche n’est jamais fait à Napoléon.
Après la chute de l’Empire, Charles-Just se retira à Haroué et dans son château de Sainte-Assise. Il ne réapparut qu’avec Napoléon III qui le fit sénateur en 1852. Veuf de son premier mariage, il épousa le 2 avril 1839 avec la ravissante Ludmille Komar (1820-1881), soeur de Delfine Poctocka, née Komar. Elle fut l’égérie de Chopin - de lointaine origine lorraine - et l’assista dans ses derniers moments place Vendôme.  

PROVENANCE : archives du château de Haroué (Paris, 18 juin 2015, n° 34)

BKS : 5802

Plus d'informations : jean-baptiste@deproyart.com

 

Exposition publique à la librairie sur rendez vous uniquement