CREVEL, René

[Recueil de six manuscrits autographes]. Bobards et fariboles ; Le Cygne de Pau ou Fifi la curette ; Mysticisme, prière et réalisme catholique ; La Mysticité quotidienne [de Max Jacob] ; La Grande Mannequin cherche et trouve sa peau ; La Dame au cou nu

[1922-1934]

SIX TRÈS BEAUX TEXTES MANUSCRITS DE RENÉ CREVEL, DONT CINQ SIGNÉS.

ÉCLATANTE RELIURE PHOTOGRAPHIQUE DE MERCHER : UN VÉRITABLE OBJET D’ART

6 manuscrits autographes, dont 5 SIGNÉS “René Crevel ”, totalisant 18 pages ½ in-4 et in-folio

1. Bobards et fariboles. [Septembre 1930].
MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ : nombreux ajouts et corrections, et un passage raturé en tête, encre noire, 2 pages in-folio (275 x 210mm)

2. Le Cygne de Pau ou Fifi la curette. [s.d.]
MANUSCRIT AUTOGRAPHE : ratures, corrections, ajouts et soulignements, encre noire, 2 pages in-folio (275 x 210mm)

3. Mysticisme, prière et réalisme catholique. [1931].
MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ, ratures et corrections, encre noire, 3 pages in-folio (265 x 207mm)

4. La Mysticité quotidienne [de Max Jacob]. [1923].
MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ : quelques ratures et corrections, encre violette, 2 pages ½ grand in-folio (310 x 200mm)

5. La Grande Mannequin cherche et trouve sa peau. [Mai 1934].
MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ ayant servi à l'impression : quelques ratures, ajouts et corrections et marques de typographe, encre bleue, 1 page in-folio avec un grand becquet dépliant (420 x 205mm) et 3 pages in-4 (210 x 210mm)

6. La Dame au cou nu. 30 novembre 1922. MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ : encre violette, petites corrections et ratures, 5 pages in-folio (310 x 205mm)

RELIURE PHOTOGRAPHIQUE SIGNÉE DE HENRI MERCHER ET DATÉE 1966. Plats de plexiglas articulés avec deux feuilles d’or estampées, SUR LE PREMIER PLAT : GRAND PORTRAIT DE RENÉ CREVEL PAR MAN RAY IMPRIMÉ SUR FOND D’OR, dos de maroquin noir à la Bradel, les feuillets sont montés sur onglets noirs. Étui
PROVENANCE : Jean-Paul Kahn (Paris, 7 novembre 2019, lot n° 99)

Au cours des années 1960 et 1970, le relieur Henri Mercher explora de nouvelles techniques de reliure. Il est célèbre pour l’invention remarquable de ses plats de plexiglas articulés. S’inspirant des reliures photographiques de Paul Bonet, Henri Mercher réalisa en outre une poignée de reliures aux plats recouverts de feuilles d’or et présentant, sur le plat supérieur, une photographie elle-même imprimée sur feuille d’or. Le spectacle était garanti. Nous n’en connaissons aujourd’hui que trois : l’une sur Résurrection des Mannequins (Paris, Jean Petithory, 1966), l’autre sur un recueil de plaquettes imprimées concernant L’Âge d’or de l’ancienne collection Paul Destribats (Paris, 4 juillet 2019, lot 295), et celle-ci donnant un écrin admirable à des œuvres manuscrites de René Crevel grâce à un retirage du célèbre portrait photographique de l’écrivain fait par Man Ray en 1922.

Ce recueil offre quatre articles et deux courts textes en prose, embrassant toute la trop courte carrière littéraire et critique de René Crevel (1900-1935). Les textes ont été publiés en revue ou dans le recueil Feuilles éparses.

Parmi les premiers membres du groupe surréaliste, René Crevel (1900-1935) fut, selon André Breton, “l'un de ceux dont les émotions et les réactions avaient vraiment été constitutives de notre état d'esprit commun”. Cet “être frémissant” (Philippe Soupault) traversa la vie en révolté et fut l’un des premiers à comprendre l’importance de la psychanalyse. Ses rapports quasi-filiaux avec Breton furent cependant entachés de conflits et d'incompréhension. Éternel révolté, de santé fragile, Crevel demeure une figure inclassable. “Né révolté comme d'autres naissent avec les yeux bleus” écrira aussi Philippe Soupault.

Son style baroque et la réflexion caustique dont les textes portent ici la marque n'ont guère d'équivalent. “Crevel, écrivait André Breton en 1952 dans ses Entretiens, avec ce beau regard d'adolescent que nous gardent quelques photographies, les séductions qu'il exerce, les craintes et les bravades aussi promptes à s'éveiller en lui... à travers tout cela c'est l'angoisse qui domine. Il est d'ailleurs psychologiquement très complexe, contrecarré dans une sorte de frénésie qui le possède par son amour du XVIIIe siècle et particulièrement de Diderot.”

1. Bobards et fariboles. [Septembre 1930]

Ce virulent article politique paru dans Le Surréalisme au service de la Révolution (n° 2, octobre 1930) était inspiré par la remise de la légion d'honneur à “un de ces curés-tueurs qui donnaient l'absolution à l'ennemi, sous leurs ordres, assassiné”. L’anticléricalisme de Crevel et son dédain pour une presse complice y éclate avec brio : “Et nos pisse-lignes de louer la charité chrétienne de ce monsieur (aujourd’hui évêque) si prompt à sauter de la mitrailleuse au goupillon. Crevel épingle le mouvement paneuropéen ethnocentré du comte de Koudenhove qui inspirera plus tard la démocratie chrétienne des années 1950 et la colonisation : “Et quelle jolie carte du monde nous allons avoir grâce à Paneuropa. L'Europe sera rose et ce rose s'étendra aux meilleurs morceaux d'Asie, d'Afrique.” Révolutionnaire toujours, il s’oppose au racisme :

“Toute classification humaine, et celle surtout qui s’autorise du prisme des peaux, n’a jamais été, jusqu’à ce jour, que prétexte aux plus sinistres abus de confiance, et si le drapeau de la Révolution déjà claque noir sur ciel exsangue, c’est que bientôt le nègre exaspéré par la loi du lynch et tant d’iniquités entrera dans la mêlée, sans pitié pour la féodalité colonisatrice et missionnaire des visages pâles, cœurs pâles et tons incolores qui n’ont quand même pas réussi à dépigmenter le coloré.”

2. Le Cygne de Pau ou Fifi la curette. Sans lieu ni date.

Cette critique des “Scribouilleurs de la rubrique poésie” fut publiée pour la première fois par Louis Broder en 1965 dans le recueil Feuilles éparses. Crevel y exprime avec son lyrisme particulier, fait de télescopages et d’extases, son goût pour une littérature forte. Il attaque une poétique à l’eau de rose issue de Mallarmé, une poésie fade qui le révulse pour laquelle le sexe même n’a plus d’odeur et la vie plus de saveur.

“des narines un peu subtiles (les miennes, pardi...) n’en reconnaissent pas moins cette bonne vieille odeur littéraire de couille en papier mâché, de foutre à l’encre (pas encore Waterman), de pubis hérissé de plumes Sergent-Major. Aux angles de cette géométrie givrée, nul risque de se blesser. L’écume inconnue et les flots, les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux dans le ciel ne constituent ni des tentations, ni des menaces bien dangereuses.”

3. Mysticisme, prière et réalisme catholique. [1931].

Ce texte resté inédit du vivant de Crevel fut publié aussi pour la première fois par Louis Broder dans Feuilles éparses. Il y dénonce la récupération catholique de Rimbaud par Claudel. C’est sans doute le texte le plus subtil et le plus profond du recueil. Crevel y vante une métaphysique de l’éclat, s’oppose au syncrétisme chrétien et à son art dialectique d’unir les contraires, la terre et le ciel. Il dénonce “le moyen terme du syllogisme médiéval”, nécessaire à toutes synthèses, comme un brouillard de mots. Rimbaud n’est ici qu’un moment dans un dénonciation fondamentale de la totalité :

“On s’arrange avec la vie terrestre, avec la vie future. On fait d’une pierre deux coups. On travaille, on coupe la poire en deux. On garde pour plus tard la belle moitié, et la prévoyance humaine invente l’éternité (...) Essayer de voir ce qui se cache derrière le bruit des mots, s’en prendre à l’arbre de la connaissance, voilà ce que le catéchisme nous dit qu’il n’aura jamais sa rémission.”

4. La Mysticité quotidienne [de Max Jacob]. [1923]

Ce magnifique texte fut publié dans le numéro spécial de la revue Le Disque vert consacré à Max Jacob, en novembre 1923. L'article de René Crevel vante une mysticité quotidienne uniquement faite de l’inquietas des Anciens. “Pour que l’homme nous intéresse sous le masque, il faut que se devine un tourment. Je ne sais quelle définition les dictionnaires proposent de la mysticité ; pourquoi ne point convenir que de ce nom se baptise l’état même d’inquiétude”. Crevel aime la mystique bariolée de Max Jacob, faite de grâce et de déréliction : “La Grand messe du dimanche se joue à l’orchestre du cinéma (...) dans la richesse multiple et décevante, celui qui s’écrie “Max est pécheur, Max est un homme” se crucifie chaque jour, aux côtés du Maître, bon larron mais vrai bon larron, petit neveu du Galiléen par lui tant aimé”

5. La Grande Mannequin cherche et trouve sa peau. [1934]

Cet article, paru dans Minotaure en mai 1934, marque pour René Crevel le retrait de l’engagement politique et le renouveau simultané de sa rêverie poétique. La Grande Mannequin admirée dans les vitrines ne figure pas, trivialement, la femme. Dans le lyrisme éclaté de Crevel, la Grande Mannequin se révèle image de la poésie elle-même, ou plutôt métaphore de l’analogie (au sens thomiste) par laquelle l’homme se rend l’irréel perceptible : “du mannequin et de son étoffe, de l’étoffe et du mannequin, naîtra une nouvelle, double et totale réalité. Ce sera la synthèse, le couple, le ruissellement d’un chant d’amour”.

Et comme l’a perçu Jean-Michel Devesa, la Grande Mannequin est autant poésie que mort : “Parce qu’ils attendent beaucoup d’elle, les hommes sont gauches et timides avec la Grande Mannequin (...) Pour la séduire, on essaie du pompeux, or du pompeux, c’est toujours du macabre”. Poésie et mort sont liés, l’un est le double de l’autre, d’où la conclusion : “Déjà, elle a tourné le dos à son double et, au seuil de la nuit, s’en va, s’envole. Des antennes de ruban vont la mener jusqu’au rêve le plus secret de l’homme”.

6.  La Dame au cou nu. [Signé :] René Crevel. 30 novembre 1922

Ce texte, articulé autour d'un fait divers, est aussi autobiographique qu’onirique. Il parut dans Le Disque vert (nos 4-6, 1923). Certains éléments, notamment la figure de la dame au cou nu, se retrouveront dans le premier chapitre du roman Mon corps et moi (1925). L’écriture de Crevel est d’abord lutte contre la mémoire qu’il accusera toujours de parasiter la sensation par le passé, par le souvenir : “[les hommes] ne triomphent point de la mort mais, par la plus inexorable facilité, chaque transsubstantiation qu’ils essaient, au lieu de prolonger leur passé, tue leur présent” (Mon corps et moi). Si le biographique sous-tend partiellement l’écriture, celle-ci s’abandonne aussi aux chaînes involontaires d’images et aux recréations arbitraires.
René Crevel a souvent rêvé ces chimères, ces femmes notoires, touchées par le crime et la mort violente, sorcières séduisantes, porteuses d'une liberté merveilleuse comme sera cette dame au cou nu :

“J’aime les gens qui ont deux têtes sur les photographies d’amateur après un déjeuner à La Varenne, les notaires qui engendrent des poètes ou des homosexuels, Ingres qui accorde son violon et la campagne à Saint-Cloud.
Mais j’aime mieux la dame au cou nu.
Je suis né le 10 août 1900.
Durant mon enfance, les femmes ne montraient leur gorge que pour aller au bal. Dans la première moitié de l’année 1914, une citoyenne de Genève m’annonça les cataclysmes qui devaient assourdir mon adolescence, à cause de l’échancrure des corsages sur la Côte d’Azur (...) La dame au cou nu devança de plusieurs années les élégantes de 1914. Aussi eut-elle mauvaise réputation et vaut-il mieux afin de ne pas susciter à nouveau les polémiques, taire son nom.
On l’accusait d’avoir tué son mari et sa mère, et pour elle nous achetions les journaux en cachette”...

BIBLIOGRAPHIE : Jean-Michel Devesa, René Crevel ou l’Esprit contre la raison. Actes du colloque de Bordeaux, 2000, et, du même auteur, René Crevel et le roman, Amsterdam, 1993, p. 162 ; Michel Carassou, “René Crevel entre la mère et la putain”, Obliques, n° 14-15, “La Femme surréaliste”, p. 25

BKS : 10143

 

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