COCTEAU, Jean

Thomas l'Imposteur

Paris, Gallimard, 1923

ENVOI “AU MASCULIN” DE JEAN COCTEAU À BLAISE CENDRARS

ÉDITION ORIGINALE

In-8 (190 x 110mm)
TIRAGE : un des exemplaires du service de presse, avec le timbre “S.P” sur la première de couverture
ENVOI autographe signé :

                                               à Blaise, cet (sic)
                                               histoire d’un vagabondage
                                               spécial
                                               son ami Jean 1923

                                        

PIÈCE JOINTE : 1 carte (53 x 110mm) avec l’inscription autographe de Blaise Cendrars à l’encre bleue suivante : CET ? Cocteau préfère évidemment le masculin
RELIURE : dos à la bradel, titre, auteur et dates dorés, dos et couverture conservés

Dos insolé, usures à la reliure

La rencontre entre Jean Cocteau (1889-1963) et Blaise Cendrars (1887-1961) se situe au milieu de la guerre. Les lieux d’effervescence artistique sont rares à Paris pendant le conflit. Mais à l’initiative de Blaise Cendrars, Émile Lejeune (1885-1964), un peintre suisse peu connu, ouvre son atelier au public en 1916. Tout Montmartre s’y retrouve. Le 18 avril 1916, Jean Cocteau profite d’une permission pour découvrir la musique d’Erik Satie (1866-1925). Il s’agit du premier point commun entre Cocteau et Cendrars : les deux sont des fidèles soutiens de Satie. Ils voient en lui un compositeur capable de sortir la musique de sa “mégalomanie métaphysique wagnérienne”. Pour la soirée musicale du 18 novembre 1916, organisée par l’association “Lyre et Palette”, Cendrars dédie à Cocteau un poème : O POétic. Dans cette veine nocturne et alcoolisée qui caractérise le milieu artistique parisien d’alors, les deux poètes organisent aussi des soirées poétiques, dont une en particulier où ils partagent l’affiche : celle du 26 novembre 1916.

Puis l’auteur suisse quitte Paris pour Nice durant l’hiver.

À la fin du mois de novembre 1917, Paul Lafitte (1864-1949) attend Blaise Cendrars à Paris pour lui proposer de devenir le directeur littéraire des Éditions de la Sirène. Il prend aussitôt Jean Cocteau comme collaborateur. Leur association est fructueuse, mais parfois houleuse. Par exemple, Blaise Cendrars comprend le nom de la maison d’édition comme la sirène d’une usine, tandis que Jean Cocteau l’entend  comme l’écho reçu d’une sirène, le poisson-femme de la mythologie. L’auteur suisse va jusqu’à faire rentrer en compétition Guillaume Apollinaire contre Jean Cocteau ; “l’extrême gauche et l’extrême droite”. Le tamdem est bancal. La vocation de flibustier de Blaise Cendrars le rend inapte à la discipline collective et Jean Cocteau se fraie alors seul un chemin dans “le maquis artistique de la rive gauche”. L’allié de poids de ce dernier est notamment Pablo Picasso (1881-1973) dont il est l’un des témoins lors de son mariage avec Olga Kolkova. Cocteau est plus mondain. Il pousse alors Blaise Cendrars vers le cinéma avec une proposition de metteur en scène pour la firme Rinascimento. Cendrars le baroudeur l’accepte et part pour l’Italie.

Entre 1919 et 1922, Blaise Cendrars ne parvient pas à percer dans le cinéma, Cocteau s’échappe et les surréalistes émergent. Les deux auteurs sont tour à tour les cibles de ce nouveau mouvement. Les deux hommes sont tous les deux rejetés après avoir été honorés. Jean Cocteau déclara même : “il n’y a pas d’école littéraire, il n’y a que des hôpitaux”. Une certaine incompréhension s’installe alors entre les deux hommes, notamment sur la notion de “modernité”. Cocteau traite Cendrars de “pirate du lac Léman” chez la brésilienne Tarsila de Amaral. Blaise Cendrars se lasse du milieu littéraire parisien. Grâce à cette amie brésilienne, Cendrars rencontre Paolo da Silva Prado, hommes d’affaires et mécène. Paolo Prado est richissime et possède notamment une plantation de café aussi grande que la Suisse. L’anecdote amuse Blaise Cendrars. Le milliardaire brésilien convaincra le vagabond manchot de venir voyager dans son pays le 13 septembre 1923. Jean Cocteau qui fuit aussi le monde artistique part avec Raymond Radiguet (1903-1923) passer l'été 1922 au Lavandou. Là, dans un ascétisme teinté par les couleurs de Méditerranée, Le Bal du comte d’Orgel et Thomas l’Imposteur sont écrits. Le roman de Cocteau met en scène un protagoniste semblable au Fabrice de La Chartreuse de Parme. Son héros, comme celui de Stendhal (1783-1842) traverse les batailles en funambule. À la lecture des romans de Radiguet et de Cocteau, Max Jacob leur écrira “vous valez 12 Paul Morand à vous deux”.

André Gide (1869-1951) abhorrait Jean Cocteau depuis longtemps et encore plus depuis sa liaison avec son neveu Marc Allégret (1900-1973). Il fallut attendre la mort de Marcel Proust en 1922 pour qu’André Gide ait un soupçon de reconnaissance pour Jean Cocteau. Ce dernier avait été en effet l’un des tout premiers critiques littéraires à louer le génie de l’auteur d’À la Recherche du Temps perdu. Même si André Gide accepta de publier son texte, il présenta Thomas l’Imposteur comme “un remède à bonne femme contre le modernisme”. Le roman ne connut aucun succès à sa sortie, mais la postérité changea de regard sur cette œuvre.

Quoi qu’il en soit, il s’agit du premier roman de Cocteau chez Gallimard et un an plus tard, Cendrars publie L’Or chez Grasset. À un an d’intervalle, les deux auteurs comprennent que le roman fait entrer plus facilement le lecteur dans l’intimité de l’écrivain. L’envoi de Cocteau à Cendrars sur cet exemplaire doit dater des derniers mois de 1923 ; Thomas l’Imposteur paraît le 3 octobre 1923, Raymond Radiguet meurt le 12 décembre et Blaise Cendrars quitte la France pour le Brésil le 14 février 1924. Le billet autographe de Cendrars : “ Cet ? Cocteau préfère évidemment le masculin” a peut-être été écrit en miroir de la mort de l’amant de Jean Cocteau, Raymond Radiguet. Deux choses sont sûres : Jean Cocteau était distrait et Cendrars avait de l’humour.

RÉFÉRENCES : Miriam Cendrars, Blaise Cendrars, La Vie, Le Verbe, L’Écriture, Denoël, p.452 -- Blaise Cendrars, Poésies complètes, La Pléiade, p. L -- Claude Arnaud, Jean Cocteau, p.181 -- Entretien épistolaire électronique avec M. Pierre Caizergues, conservateur au fond Jean Cocteau de Montpellier, le 10 février 2021 -- Entretien épistolaire et électronique avec Mme. Juliette Jestaz conservatrice des Manuscrits à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le 15 février 2021

 

BKS : 11494

 

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