BLONDEL, Jacques-François

De la distribution des maisons de plaisance et de la décoration des édifices en général

Paris, Charles-Antoine Jombert, 1737-1738.

SUPERBE EXEMPLAIRE DE DENIS-CHARLES TRUDAINE.

 

PREMIER OUVRAGE PUBLIÉ PAR LE FONDATEUR DE LA PREMIÈRE ÉCOLE D’ARCHITECTURE EN EUROPE.

 

IL EST RARE DE RENCONTRER LES GRANDS TRAITÉS D’ARCHITECTURE DU XVIIIeSIÈCLE DANS DES RELIURES D’INTENTION : ICI, EN MAROQUIN AUX ARMES AVEC UN GRAND DÉCOR DORÉ AU FER À L’OISEAU ET DE MAGNIFIQUES GARDES EN PAPIER D’AUGSBOURG.

 

ANCIENNE COLLECTION DES COMTES STROGANOV

ÉDITION ORIGINALE, PREMIER TIRAGE, avec l’errata du premier volume et le faux-titre, Traité d’architecture dans le goût moderne, supprimé dans le second tirage

2 volumes in-4 (290 x 212mm)

Dédié à Michel-Etienne Turgot (1690-1751), prévot des marchands, avec ses armes gravées sur la première vignette. Fleurons de Cochin, bandeaux, vignettes, culs-de-lampe et lettrines

 

ILLUSTRATION : 2 frontispices de Cochin fils, gravés par Soubeyran (seule la présence d’un frontispice au vol. I est requise par les bibliographies), et 155 planches d’après Jean-François Blondel et en grande partie gravées par lui-même : façades, coupes et perspectives de bâtiments pour le volume I ; et pour le volume II : jardins, fontaines et sculptures de jardin, cheminées et colonnades, trumeaux et ferronneries, espagnolettes, bains et “lieux à soupapes”

 

RELIURES FRANCAISES DE L'EPOQUE. Maroquin vert, grand décor de dentelle doré aux petits fers et avec le fer à l’oiseau, armes au centre des plats, pièces d’armes dans les angles, dos à nerfs très ornés, pièces d’armes en queue du dos, GARDES DE PAPIER D’AUGSBOURG, tranches dorées

Jacques-François Blondel (1705-1774) appartient à une dynastie d’architectes parisiens qu’avaient déjà illustrée ses oncles : Jean-François Blondel (1683-1756) d’abord, qui fut le maître du jeune Jacques-François, et surtout François Blondel (1618-1686).

Ce grand théoricien de l’architecture classique, auteur du Cours d’architecture (1675), s’était longuement opposé aux théories du moderne Claude Perrault comme à celles des défenseurs du style baroque italianisant. En 1671, François Blondel avait été nommé par Colbert à la direction de l’Académie d’architecture qu’il venait de créer ; il y professa son Cours de 1675 à 1683. Le neveu Jacques-François réalisa quelques oeuvres, surtout en province, comme à Metz ou Strasbourg.

 

Dans ce Traité d’architecture dans le goût moderne de 1737-1738, rapidement appelé de son titre demeuré célèbre : De la distribution des maison de plaisance, Blondel propose une architecture clé-en-main permettant à l’aristocratie européenne de choisir sur plan, selon ses moyens, de somptueuses demeures de plaisance. Si le Prince allemand veut un château de « cinquante toises de face » (environ 100m), il prendra celui décrit dans la première partie ; s’il ne peut s’offrir qu’une façade de 45 toises (87m), il prendra la deuxième, etc.

 

La construction inspirait moins Blondel que l’enseignement. Il créa vers 1739 une école d’architecture, l’Ecole des Arts (1743), rue de La Harpe, tout entière tournée vers la grammaire des ordres davantage que vers l’urbanisme. Son confrère Pierre Patte racontera : « avant 1740, il n’y avait pas d’École à Paris où un jeune Architecte pût se former, et apprendre tout ce qu’il lui importait de savoir... Il fallait qu’il se transportât successivement chez différents Maîtres pour s’instruire de chacun de ces objets, ce qui allongeait beaucoup ses études ». Blondel se retrouvera rapidement à cours de moyens et l’Ecole des Arts fermera deux fois (1747 et 1754) puis rouvrira avant d’être mise en faillite en 1754.

 

De la distribution des maisons de plaisance n’est pas un livre rare ; on n’en connaît cependant pas de beaux exemplaires. Ainsi le Guide de l’amateur de livres à gravures du XVIIIe siècle ne recense aucun bel exemplaire, ni en simple maroquin et encore moins aux armes. Pourtant Henry Cohen et Seymour de Ricci, entre leurs différentes éditions de ce même Guide, couvrent à eux deux près de cinquante ans de librairie et de ventes aux enchères (1870-1912) pendant lesquels le commerce des beaux livres du XVIIIe siècle était particulièrement florissant. Cet exemplaire aux armes de Trudaine leur était légitimement resté inconnu puisqu’il dût sa réapparition aux célèbres déstockages soviétiques des années 1920 lorsque surgirent de très beaux exemplaires aux provenances russes prestigieuses.

 

Mais cet exemplaire ne porte pas par hasard les armes de Daniel-Charles Trudaine (1703-1769). Ce parfait modèle du haut fonctionnaire français épris des Lumières est d’abord le fils de Charles Trudaine (1660-1721), prévôt des marchands de Paris - comme Turgot auquel le volume est dédié. Denis-Charles Trudaine fut conseiller au Parlement de Paris dès sa jeunesse, maître des requêtes (1728), intendant d’Auvergne (1730), conseiller d’état en 1734, intendant des Finances en octobre 1734 et membre de l’Académie des Sciences en 1743. Cette même année, il fut choisi par le contrôleur général Orry pour diriger, en qualité d'intendant des Finances, le service des Ponts et Chaussées. Son premier soin fut de créer à Paris en 1744 un bureau de dessinateurs dont la mission était de lever et conserver les plans des grandes routes du royaume. En 1747, un arrêt du conseil du Roi transformera ce « bureau » en école et confiera à Jean-Rodolphe Perronet (dont le portrait par Van Loo est au Louvre) la mise en place d’une formation spécifique des géomètres et dessinateurs de plans et cartes. En 1749, Trudaine est nommé Directeur du commerce, fonction considérable puisqu’il gouverne l’ensemble des intendants du commerce de France. En 1750, Trudaine crée le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées. En 1775, l’école prendra son nom définitif. Grand administrateur, Trudaine donna l’impulsion à nombre de grands travaux : les ponts d’Orléans, de Moulins, Tours, Joigny... quelques 10 000 km de routes empierrées reliant Paris aux frontières et aux principaux ports de mer. Ce réseau routier, connu pour aller de « clocher à clocher », est considéré comme l’un des meilleurs d’Europe. Il se lit encore dans le paysage français où dominent ces anciennes « routes royales » aussi rectilignes que possible, d’une largeur de 60 pieds (19,40 mètres), autrefois bordées d’arbres fournis par les pépinières royales et de fossés entretenus par les corvées des riverains. Trudaine réalise aussi une cartographie très précise de vingt-deux généralités connue sous le nom d’Atlas de Trudaine, qui ne fut jamais gravé et dont les cartes manuscrites sont conservées aux Archives nationales.

 

L’Ecole des Arts de Jean-François Blondel, malgré sa grande utilité, allait depuis 1743 de difficultés en difficultés. Trudaine, devenu proche de Blondel, eut l’idée de rapprocher les ingénieurs des architectes et de leur offrir ainsi un meilleur enseignement. L’Ecole des Arts fut en 1753 absorbée par les Ponts et Chaussées ; Perronet et Blondel travaillèrent alors ensemble. Blondel y gagna une place à l’Académie royale d’Architecture qui lui ouvrit l’accès à la commande royale. Les circonstances de ce rapprochement sont établies dans le Mercure de France de juin 1753 par une Lettre de M. de Morand sur l’Ecole des Arts établie à Paris par M. Blondel vantant le succès de cette fusion :

 

Les succès de l’Ecole des Arts furent en effet si heureux qu’ils ne tardèrent pas à parvenir aux oreilles de M. de Trudaine, Ministre éclairé... Il venait lui-même de former un Bureau pour l’instruction des élèves des Ponts & Chaussées, sous la direction de M. Perronnet... et ce Ministre reconnaissant combien les leçons de M. Blondel leur seraient utiles, il les confia aussitôt à cet habile Maître pour la partie de l’Architecture. Content de leurs progrès, M. Trudaine encouragea par ses libéralités plusieurs de ces élèves, mais non moins sensible aux mérites de leur Maitre, il l’honora d’une bienveillance particulière. Il voulut bien parler en sa faveur à M. le Garde des Sceaux qui obtint de Sa Majesté, le 4 février dernier, une Gratification pour M. Blondel, une grâce si distinguée par laquelle le Roi lui-même se déclare protecteur du nouvel établissement...

 

Daniel-Charles Trudaine était donc devenu en 1753 le protecteur direct de Jean-François Blondel. On comprend alors que son traité d’architecture le plus célèbre ait fait l’objet d’une somptueuse reliure aux armes du mécène, ornée d’une grande dentelle présentant le fameux « fer à l’oiseau » souvent attribué à Derôme, sans que l’on sache pour autant départager le statut exact de ce livre : exemplaire personnel ou exemplaire de présent.

RÉFÉRENCES : Katalog der Ornamentstichsammlung 2400 -- J.-C. Brunet, Manuel du libraire, I, 977 -- H. Cohen et S. de Ricci,Guide de l’amateur de livres à gravures du XVIIIe siècle, 156-157 -- L.-H. Fowler & E. Baer, The Fowler architectural collection of the John Hopkins University, 38-39 -- Millard, The Mark J. Millard Architectural Collection, French Books, 25 -- A. Prost, J.-F.Blondel et son oeuvre, Metz, 1860