PROUST, Marcel, et Jacques Bizet

Georges Royer. [La Revue verte]

Paris, novembre 1888.

LES CÉLÈBRES EXPÉRIMENTATIONS LITTÉRAIRES DE PROUST ET DE SES AMIS AU LYCÉE CONDORCET.

 

PRÉCIEUX ET SEUL TÉMOIN CONNU DE LA REVUE VERTE.

 

LA NOUVELLE GEORGES ROYER, ÉCRITE PAR JACQUES BIZET (FILS DE MADAME STRAUSS ET GRAND AMI DE PROUST), EST AMPLEMENT CORRIGÉE DANS LES MARGES PAR PROUST

6 pages in-8 (150 x 200mm)

F°1r : « Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise », vers d’Agrippa d’Aubigné (Tragiques, IV, v. 1227) recopié par Marcel Proust qui trace un tiret juste en dessous. Daniel Halévy a ajouté au crayon la mention « Proust ». F° 2r-4v, soit 6 pages de texte écrites recto-verso par Jacques Bizet, à l’encre violette. Sa nouvelle est titrée « Georges Royer » ; elle est publiée par Anne Borrel (écrits de jeunesse, pp. 115-118). La dernière page contient les six derniers mots de la nouvelle et porte, répétés huit fois, le cachet de la Revue verte dont l’adresse est le « 134 Bd Haussmann », soit l’adresse de Madame Strauss et donc de Jacques Bizet. Au centre du cachet se trouve le monogramme « RV ». F° 2r : dans les marges de la première page, Marcel Proust a annoté la nouvelle de Jacques Bizet, à l’encre brune, de ce texte :

 

C’est un charmant récit, dont le sujet est bien joliment choisi. L’histoire d’un raté est un des motifs les plus mélancoliques qu’il y ait. Mais c’est aussi un des plus profondément humains, un des plus difficiles à comprendre, un des plus mystérieusement impénétrables. Naturellement, tu es bien trop jeune pour avoir pensé philosophiquement à cela. Si tu refais cela dans trois ans à peu près, tu auras sûrement soin de faire ton Georges Royer extrêmement intelligent - mais affecté d’une douloureuse, et en dernière analyse, bien mystérieuse impuissance. Pourtant tu la comprendras, et tu l’expliqueras, mais tu verras que l’explication nous met face à de lois bien désolantes, mais inviolables. Alors, le type primitif de ton G. Royer te paraîtra non seulement bien superficiellement étudié, mais surtout bien [plein] de conventions, vivant d’une vie bien artificielle, bien faible. - Ce qui n’empêche pas que c’est si joli que j’ai pleuré en le lisant. Maintenant, tu diras peut-être que c’est mon amitié qui me prévenait. - Tâche d’éviter des façons déplorables comme « dans un g[ran]d enterrement etc. 

 

CAHIER SOUPLE SIGNÉ DE LOUTREL. Peau verte, titre doré sur les plats, dos long avec titre doré, étui

PROVENANCE : Daniel Halévy -- vente Drouot dans les années 1980 (expert Mme Vidal-Mégret)

En octobre 1887, un an avant l’écriture de ce texte, Marcel Proust a seize ans. Il entre en classe de rhétorique au lycée Condorcet. Assez vite, un groupe d’amis se forme autour de lui, ce sera la « petite société des quatre amis » : Robert Dreyfus a quatorze ans et entre en seconde, Daniel Halévy et son cousin Jacques Bizet ont quinze ans et entrent en troisième. A eux se joindront Henri Rabaud, Fernand Gregh et Robert de Flers. Ils sont liés d’affection, bien sûr, mais aussi par une commune passion pour la littérature et pour les mouvements d’avant-garde que la proximité des cours donnés par Mallarmé dans ce même lycée Condorcet ne pouvait qu’aiguiser : « il nous recommandait Wagner, Shelley, Baudelaire, Edgar Poe, Verlaine » (D. Halévy, Pays parisiens). Seules quelques sources éclairent cette période : les Pays parisiens de Daniel Halévy publiés en 1929 et surtout son Journal largement étudié par la brillante thèse de Sébastien Laurent ; quelques pages de Jean Santeuil connues par la première publication de 1952 ; les Souvenirs de Robert Dreyfus publiés en 1926 et ses Notes de 1932 conservées à la BnF qui insistent sur la « passion platonique extraordinaire » de Proust pour Jacques Bizet (NAF, 19772, f° 12-13).

 

C’est à Jacques Bizet que Proust demande d’être son « réservoir », auquel il écrit le 14 juin 1888 une lettre recopiée par Halévy dans son « Journal » et commençant par « chéri » : « le cousin du « froid » Daniel Halévy est à ce moment l’objet de ses rêves » (écrits de Jeunesse, p. 39). A Robert Dreyfus, Proust écrit le 10 septembre 1888 : « j’aimerais dire à J. B. que je l’adore ». Proust, possédé de cette « susceptibilité d’écorché qui l’a supplicié toute sa vie » (Robert Dreyfus), écrit à Jacques Bizet : « j’admire ta sagesse ».

 

Marcel Proust, Jacques Bizet et Daniel Halévy constituent la première des célèbres triangulations amoureuses de l’auteur de La Recherche. C’est donc lui le maître, qui donne à ses camarades leurs premières leçons « d’esthétique et de style » dans les différentes tentatives littéraires de la « société des quatres amis » du lycée Condorcet. Le maître à l’amitié prévenue, aussi, qui pleure en lisant la prose de son ami. À la fin de juin 1888, Proust écrit à Daniel Halévy : « je te propose fonder avec moi (mais toujours seuls directeurs) un grand journal d’art » (Ecrits de jeunesse, p. 57). Il s’agit de l’une des deux revues qui va succéder au Lundi puisque la parution de celui-ci, comme l’indique l’avis contenu dans le numéro daté du 1er mars 1888 par Daniel Halévy, a apparemment cessé avec ce numéro : soit La Revue verte « dont Proust fut secrétaire de la rédaction... et dont nous n’avons aucun exemplaire », soit La Revue Lilas « pour laquelle des textes ont été écrits mais dont aucun numéro ne nous est parvenu » (op. cit., p. 63).

 

Selon la formule de Daniel Halévy, Marcel Proust est donc devenu le « professeur de goût » de cette petite société : « Une de nos préoccupations, je crois bien que c’était nos styles. La langue française, en ce temps-là, était en mauvais état... L’un d’entre nous avait compris ; c’était Marcel Proust. Notre maître, notre professeur de goût »... (Pays parisiens). Dans ses premiers essais de pensée critique publiés dans Le Lundi, Marcel Proust proposait en effet une « lecture personnelle des oeuvres classiques et contemporaines ». Du 21 novembre 1887 au 1er mars 1888, Daniel Halévy et Marcel Proust publieront Le Lundi. C’est une revue polycopiée à l’encre violette ou au carbonne qui n’a connu que treize numéros. Il n’en subsiste qu’une poignée d’exemplaires. écrite d’un ton très personnel, elle prétend refléter l’actualité artistique et littéraire à la manière de Sainte-Beuve ou de Jules Lemaître. Dès la rentrée 1888, le groupe de jeunes lycéens a de nouveaux projets. Ce sera d’abord La Revue verte puis La Revue Lilas. La première ne fut jamais publiée à l’état de polycopie ronéotée (« elle ne devait pas même être polycopiée », R. Dreyfus). Il n’en subsiste que le présent manuscrit et qu’un feuillet sur papier vert faisant état de discussions entre le secrétaire (Marcel Proust) et les deux principaux auteurs (Halévy et Bizet). Ce feuillet « du hardi papier vert », décrit par Robert Dreyfus, traite de la conservation des archives de la future revue dont Halévy veut s’arroger le droit ce qui fait enrager Marcel. Sa localisation nous est inconnue (cf. écrits de jeunesse, p. 112). De La Revue Lilas, il ne subsiste aussi aucun exemplaire et on ne la connaît que par trois manuscrits fragmentaires et préparatoires, tous conservés à la BnF (NAF 19 772). Ce manuscrit autographe d’un texte de Bizet annoté par Proust, préparatoire à une publication dans cette Revue verte qui ne vit jamais le jour, est donc aujourd’hui, à notre connaissance, le seul manuscrit conservé en mains privées des tentatives littéraires des jeunes élèves de Condorcet. Ce document, décrit par Anne Borrel (op. cit. p. 114), provient très certainement des archives de Daniel Halévy. Il a été vendu aux enchères dans les années 1980.

 

Daniel Halévy a ajouté au crayon la mention « Proust » en-dessous du vers d’Agrippa d’Aubigné recopié par Proust lui-même et placé en tête de ce cahier. Ce vers fut l’une des références poétiques préférées de Marcel (cf. lettre à Walter Berry, 25 novembre 1917, Correspondance générale, 1935, p. 249). Pour Proust lui-même, il fait écho à celui de Verlaine : « Ah ! Quand refleuriront les roses de septembre ». Si l’écriture est à la fois reconstitution du passé et constitutive du présent, le thème de l’échec structure l’oeuvre de Proust, dès ses premiers pas. Jean-Yves Tadié écrit à propos de la nouvelle de Jacques Bizet : « Tout se passe comme si Marcel avait pressenti que l’histoire d’un raté, et même longtemps, de deux, Swann, puis le Narrateur, serait son sujet - sans compter Jean Santeuil, qui n’arrive déjà pas à écrire, pour ne pas parler de Jacques Bizet lui-même. Ce thème suscite en lui un profond retentissement ; il croit aussi que le mystère s’explique, et que la psychologie obéit à des lois - que nous retrouverons dans Le Temps retrouvé. » (Marcel Proust, Paris, 1996, p. 113)

RÉFÉRENCES : Marcel Proust. écrits de jeunesse 1887-1895. Textes rassemblés... par Anne Borrel, Illiers-Combray, 1991 -- S. Laurent, Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme. Paris, 2001, p. 82 et suiv. -- Dictionnaire Marcel Proust, Paris, 2004, p. 874