TORY, Geoffroy.

Aediloquium item,

epitaphia septem, de Amorum aliquot passionibus...

Paris, Simon de Colines, 1530

GEOFFROY TORY INVENTE LE « BLASON DOMESTIQUE », GENRE POÉTIQUE NOUVEAU PLUS TARD INSCRIT PAR JEAN GROLIER DANS LE PROGRAMME DéCORATIF DE SA DEMEURE PARISIENNE.

 

CE LIVRE, COMPOSé ET ILLUSTRé PAR GEOFFROY TORY LUI-MêME, EST D’UNE GRANDE RARETé

[Relié en tête et en fin du volume :]

SALMONIUS, Joannes, dit MACRINUS. Epithalamiorum liber unus. Paris, Gérard Morrhy 1531 -- MELANCHTHON, Philipp. Orationes. Hagenau, Johann Secer, 1528

 

ÉDITION ORIGINALE

 

In-8 (156 x 99 mm)

Titre dans un cadre gravé, sept vignettes gravées sur bois attribuées à Geoffroy Tory, représentant des coeurs transpercés de flèches, des coeurs dans un bateau, des coeurs blessés par un porc, et illustrant, chacune, l’une des sept épitaphes. Caractères italiques

COLLATION : a-c: 24 pages

CONTENU : a1r titre, a2r avis de Geoffroy Tory au lecteur candide (« lectori candido ») et au verso deux épigrammes en cinq distiques, a3r-b3v : Aediloquium, b4r : Sententia in quaque domi literis majusculis scribenda : « qui ressemble beaucoup aux recommandations que certains hommes d’affaires américains font, dit-on, de nos jours, afficher dans leur bureau » (E. Picot), b4v : 4 distiques de Geoffroy Tory, b5r Epitapha de amorum aliquot passionibus » dans lesquels Tory a tenté de reproduire les formes archaïques de la langue latine. Cette tentative n’est pas sans intérêt pour l’histoire de l’humanisme

 

ANNOTATIONS : quelques notes, d’une main contemporaine, dans les marges

RELIURE DE L’ÉPOQUE. Veau, encadrement de filets estampés à froid, dos à nerfs

PROVENANCE : “Romano. 1840. 10” (note manuscrite à l’encre en haut du second contreplat) -- Librairie Paul Jammes, 1977 -- Arthur Vershbow (1977)

Coin inférieur du feuillet b4 manquant, sans perte de texte. Dos restauré

Un an après son Champfleury (1529), Geoffroy Tory publiait l’Aediloquium, soit une collection de distiques à inscrire sur les diverses parties des maisons, en ville comme à la campagne. Pour la bibliotheca, Tory propose deux distiques dont celui-ci  :

 

Ne videare tuum deses consumere tempus,

Hic tibi librorum copia iusta patet

 

[Pour ne pas voir ton temps se consumer dans l’oisiveté,

Ici s’offre à toi une bonne provision de livres]

 

Pour certains, cet usage de la poésie relève d’un genre mineur. Ils sont alors victimes d’un anachronisme et « du préjugé romantique qui confond poésie et lyrisme personnel » (C. Daverdin). Car E. Picot a bien vu l’originalité de l’Aediloquium : où l’on « trouve la première idée des Blasons domestiques de Gilles Corrozet ». Publiés en 1539, ils s’inscrivaient dans le cadre du blason marotique, lui-même héritier des blasons héraldiques et autres bestiaires médiévaux. La maison fait donc l’objet d’un découpage emblématique, pièce par pièce. Parlant de Corrozet, C. Daverdin écrit ce qui pourrait être appliqué à Tory : « le lecteur sera conduit de la cour au jardin, de la cave au grenier, de la cuisine à la « salle et chambre », sans oublier la chambre secrète ou retrait » (op. cit., p. 46). La forme du blason « amoureux » ou « domestique », si en vogue dans les années 1530, obéit ainsi à une logique énumérative. Il s’agit d’une sorte d’inventaire « à la Prévert », à la fois poétique, emblématique et toujours jubilatoire. De même que le blason amoureux ne décrit pas un corps réel, le blason domestique de Tory ou Corrozet ne décrit pas une maison « réelle », mais une sorte de demeure idéale propre à tout véritable « courtisan » français.

 

Chaque distique peut donc être apposé sur les murs des différentes pièces qui sont ici énumérées. Cet usage de la poésie, devenue pratique d’ornementation, est peu référencé, à l’exception notable des quelques informations connues sur la demeure parisienne de Jean Grolier. De retour d’Italie, il se maria et s’installa dans le bel hôtel de la Chasse, situé rue des Bourdonnoys, non loin de l’actuel Musée du Louvre. Grolier entreprit de le décorer à son goût, comme l’a montré A.R.A. Hobson :

 

« Although redecorated to Grolier’s specifications, the house must have been predominantly gothic, and not Italianate in style. At least one Renaissance feature was planned. Geoffroy Tory described in his Champfleury how when lying in bed on the morning of the Feast of Kings (6 January) 1523, he remembered some antique letters he had previously made for the house of the War Treasurer, maistre Iehan groslier (...) Tory’s Roman inscriptional capitals were evidently intended for the hotel de la Chasse, perhaps for a classical maxim to form a frieze in one of the courtyards, as in Laurana’s ducal palace in Urbino » (Renaissance book collecting, Cambridge, 1999, p. 49). 

 

L’art du “blason domestique”, maîtrisé par Tory dès le début des années 1520 et proposé à Jean Grolier pour sa demeure parisienne, serait alors l’une des sources possibles de la fameuse devise qui orne ses reliures (...et amicorum).

 

 

Cette innovation poétique de Tory devint une rareté bibliographique. Elle est en outre imprimée dans son style si particulier et élégant. Le privilège pour cette oeuvre fut donné le 18 juin 1531. Il ne l’imprima pas dans l’Aediloquium lui-même mais en 1531, dans sa traduction des Economica de Xénophon. A. Bernard affirme que l’Aediloquium fut achevé dans les premiers mois de 1531, soit en 1530 selon le calendrier ancien. L’encadrement gravé sur bois de la page de titre, typique du style de Tory, est l’un de ceux précédemment utilisés par l’artiste dans ses Heures de 1527 imprimées par Simon de Colines. Certains des sept bois gravés illustrant les épitaphes présentent des animaux imprimés en noir avec les détails ressortant en blanc.

 

Aucun autre exemplaire de l’Aediloquium n’a été présenté sur le marché national et international des ventes aux enchères depuis cinquante ans.

RÉFÉRENCES : J.-C. Brunet, Manuel du libraire, V, 898-899, qui ne cite qu’un seul exemplaire -- C. Daverdin-Liaroutzos, « De pièces et de morceaux. Les Blasons domestiques de Gilles Corrozet », Littérature, n° 78, 1990, pp. 46-53 -- E. Picot. Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron James de Rothschild, t. IV, n° 2785, exemplaire relié par Trautz-Bauzonnet -- R. Mortimer French 525 -- Renouard Colines, p. 169 -- A. Bernard, Geoffroy Tory, peintre et graveur..., Paris, 1865, pp. 46-47 -- Graesse, Trésor des livres rares et précieux, art. « Blasons domestiques » : « C’est une des innovations de Geoffroy Tory, mais qui n’a pas subsisté. »