CUSTINE, Astolphe, marquis de

Ethel

Paris, Ladvocat, libraire, 1839

 

PRÉCIEUX ET RARE ENVOI INÉDIT D’ASTOLPHE DE CUSTINE À PROSPER DE BARANTE, ALORS AMBASSADEUR DE FRANCE À SAINT-PÉTERSBOURG.

BARANTE A FAIT RELIER PAR LEBRUN LA LETTRE DE PRÉSENT QUI ACCOMPAGNAIT L’EXEMPLAIRE DÉDICACÉ.

LES CONVERSATIONS DE CUSTINE AVEC BARANTE SONT RECONNUES AUJOURD’HUI COMME ÉTANT L’UNE DES PRINCIPALES SOURCES DE LA RUSSIE EN 1839.

CET EXEMPLAIRE N’A PAS CHANGÉ DE MAINS DEPUIS SA CONSTITUTION

ÉDITION ORIGINALE

2 volumes in-8 (210 x 134mm). Marque de Ladvocat imprimée sur les pages de titre, avec l’épigraphe de Christopher Marlowe imprimée au verso de chacun des faux-titres : “il faut inventer un nouvel amour pour une femme qui ne ressemble à personne”
COLLATION : (vol. 1) : π2 1-218 222 ; (vol. 2) : π2 1-228

ENVOI autographe signé sur le faux-titre, à l’encre brune :

                                  À Monsieur de Barante,
                                  hommage de reconnaissance
                                  A. de Custine

LETTRE DE PRÉSENT, accompagnant l’exemplaire avec envoi, autographe et signée, à l’encre brune, [Saint-Pétersbourg, 13 juillet 1839, 1 p. 1/2 in-8] avec suscription autographe au verso du second feuillet : Monsieur, Monsieur le baron de Barante, ambassadeur de France, trace de cachet. La lettre a été reliée dans l’exemplaire à la suite du titre par le relieur Lebrun, à l’instigation de Barante, et non montée postérieurement (absence d’onglet) :

Je ne veux pas tarder un jour à profiter de votre permission, et je vous envoie ce livre où j’aurais voulu écrire bien plus sur la première page ; mais nous sommes dans le pays du tact, c’est-à-dire dans un pays où il ne faut dire que le quart de ce qu’on pense.

Cet exemplaire, le seul qui me restait quand je suis parti de Paris, était destiné à Mr. de Metternich, que je pensais voir dans ce voyage, et qui a toujours été plein de bonté pour moi. Mais j’aime bien mieux l’offrir à un français et à un maître, qu’à un étranger et à un protecteur.

Pardonnez-moi ma confiance et mon absence de politesse, mais vous avez en toute chose l’art de faire oublier le métier, et l’on ne peut penser qu’à l’homme en s’adressant à vous.

À demain, j’espère, puisque vous permettez les habitudes ; chose rare partout mais bonheur tout à fait inespéré pour un voyageur.

A. de Custine

TROIS CORRECTIONS autographes de Custine, au crayon dans la marge, rétablissent le sens du texte : (vol. 1, p. 9) : « c’est l’éternité sentie dans chacune des minutes de notre vie » où sentie remplace le mot imprimé « jetée » ; (vol. 1, p. 85) : « leur déchirent le cœur à l’envi » pour « l’envie » ; (vol. 2, p. 103) : « craindrait-elle moins les soins que je rendrais à sa sœur » pour la leçon imprimée et fautive : « craindrais-tu moins les soins que je rendrais à ta sœur »

RELIURES STRICTEMENT DE L’ÉPOQUE SIGNÉES DE LEBRUN. Dos de veau brun à nerfs, décor doré, plats de papier marbré dans les tons jaune, ocre et brun, tranches mouchetées

PROVENANCE : Astolphe de Custine (envoi) -- Prosper, baron de Barante (1782-1866), Pair de France, membre de l’Académie française (1828), ambassadeur en Russie (1835-1842) -- Bibliothèque de Barante (Clermont-Ferrand, 23-25 mars 2021, n° 330, 6600€)

Quelques rares et modestes piqûres

Astolphe de Custine (1790-1857), fils et petit-fils d’officiers généraux girondins décapités à quelques mois d’écart lors de la Terreur, appartenait à une grande famille de l’Ancien Régime. Sa mère, la très belle Delphine de Sabran (1770-1826), fut l’une des égéries de Chateaubriand et le fameux modèle de la Delphine de Madame de Staël. Sa grand-mère Sabran fut la maîtresse passionnée du sympathique chevalier de Boufflers (1738-1815). Astolphe de Custine, au-delà de la béance révolutionnaire, appartient de plain-pied à un monde où la littérature et le grand esprit de la conversation française se nourrissent l’un l’autre. La révélation de son homosexualité lors de la dramatique affaire de Saint-Denis (1824) l’écarte du bien-pensant Faubourg Saint-Germain. Elle lui ferme les portes de la pairie mais lui ouvre celles de la bohème. Possédant une fortune considérable, celui qui sentit toute sa vie “l’amertume du réprouvé” (Luppé, p. 208) se consacrera désormais aux arts, aux voyages et à ses amis, et au premier d’entre eux, Édouard Sainte-Barbe, affectueusement surnommé le “meunier” ou le “sauvage” dans bon nombre de ses lettres.

En 1839, Astolphe de Custine a déjà publié plusieurs ouvrages : un premier roman, Aloys, en 1829, une pièce de théâtre Beatrix Cenci, puis Le Monde comme il est, autre roman en 1835 pour lequel Balzac le félicita (“le livre est d’une incontestable supériorité”), et le récit de son voyage en Espagne (L’Espagne sous Ferdinand IV) en 1838. Ce voyage en Espagne lui donne l’idée d’un autre voyage, ce sera la Russie : “pour comparer la Russie à l’Espagne” (Custine). Le 26 janvier 1839, la Bibliographie de la France annonce la publication de son nouveau roman : Ethel. L’intrigue met en scène les mœurs du siècle avec pour toile de fond les courses d’Ascot et de Cheltenham ou des bals à Londres et Paris. Gaston de Monthléry, malheureux en ménage, tombe amoureux de sa belle-sœur, Ethel. Après de nombreux rebondissements, dont la mort de sa femme à la suite d’une fluxion de poitrine contractée lors d’un bal, Gaston épouse Ethel. Le livre est conçu comme un réquisitoire contre le monde et la doxa conformiste d’une classe qui a écarté Custine. Balzac, toujours fin lecteur, écrit à Custine : “Vous appartenez beaucoup plus à la littérature d’idée qu’à la littérature imagée ; vous tenez en cela au XVIIIe siècle par l’observation à la Chamfort, et à l’esprit de Rivarol par la petite phrase coupée” (cité par Luppé, p. 209).

Le 8 mars 1839, Balzac, Stendhal et Théophile Gautier participent à une soirée théâtrale chez Custine rue de La Rochefoucauld. À la fin de mai, Custine part pour la Russie avec cet exemplaire d’Ethel, encore broché. Il voyage comme au XVIIIe siècle, lourdement, accompagné de son exemplaire de Montaigne “sans lequel il ne se déplace jamais” (Anka Mulhstein, p. 256). Du 3 au 18 juin, il est en cure à Ems. Il aimerait aller voir Metternich, au château de Königswart en Bohème, voulant au début suivre une route qui traverserait la Pologne. Comme le dit la lettre jointe, cet exemplaire était auparavant destiné à ce “protecteur” qu’il connaît depuis de longues années. Mais il choisit finalement Berlin où il arrive le 23 juin. Le 6 juillet 1839, il embarque à Travemünde sur un paquebot à vapeur qui en quelques jours le conduit à Kronstadt. Il est à Saint-Pétersbourg le 10 juillet, à Moscou le 3 août et il y reste jusqu’au 17. Puis, il fait la traditionnelle boucle des villes saintes : Iaroslavl où la femme du gouverneur le surprend en lui demandant des nouvelles d’Elzéar de Sabran, son oncle, écrivain du groupe de Coppet. Le 22 août, Custine est à Nijni-Novogorod. Il retourne à Saint-Pétersbourg par Vladimir, où il séjourne le 15 septembre. Il rentre à Berlin par la Lituanie, la Pologne et Varsovie. Il arrive à Berlin le 1er octobre.

Le parcours a été bref. De ces impressions de voyage, Custine tirera un grand livre, La Russie en 1839. Certains l’ont comparé indûment à la De la démocratie en Amérique, mais Custine n’a ni la logique ni la systématicité de Tocqueville. Le style de Custine lui est bien particulier, décousu, fait d’émotions et de récits charmants davantage que de raisonnements articulés. Surtout, Custine ne cite guère ses sources. La prudence à l’égard de la censure et de la police russe lui imposait en effet la plus grande discrétion. Custine sentit le cadenas posé sur la société russe dès son débarquement à Kronstadt. Il voit de ses yeux les fenêtres des cachots où sont encore enfermés les décabristes. Parmi les passagers du paquebot, les Russes purent quitter le navire assez vite. Les étrangers, en revanche, subirent une douane tatillonne et inquisitoriale. Custine et ses bagages furent fouillés pendant de longues heures. Il en tirera pour conséquence immédiate la nécessité de la discrétion absolue : “en Russie, le secret préside à tout... Tout voyageur est indiscret”. C’est bien le sens de la phrase figurant dans la lettre de présent qui accompagne cet exemplaire : nous sommes dans le pays du tact, c’est-à-dire dans un pays où il ne faut dire que le quart de ce qu’on pense

Dès son arrivée, Custine fait célébrer une messe le jour anniversaire de la mort de sa mère, Delphine, le 13 juillet 1839. Puis il se rend ce même jour chez le baron Prosper de Barante, ambassadeur à Saint-Pétersbourg depuis 1835. À bien lire encore la lettre de présent, on peut en effet dater au jour près le geste d’envoi de son livre par Custine, le 14 juillet 1839, jour d’ailleurs où, grâce à Barante, il est présenté au tsar : “Je ne veux pas tarder un jour à profiter de votre permission” écrit-il à Barante en lui adressant cet exemplaire d’Ethel.

Sans que l’on connaisse avec précision la date de leur rencontre, Barante et Custine, son cadet de huit ans, appartiennent au même monde. Si Barante est, comme son père, “membre” du groupe de Coppet, que Stendhal qualifiera d’“États généraux de l’opinion européenne”, Custine, plus jeune, s’y rattache par sa mère, par Elzéar de Sabran, et surtout par Chateaubriand. Barante et Custine sont en pays de connaissance. Ils partagent le même esprit. Custine, en général très critique envers les gens, consacrera à Barante dans La Russie en 1839, des passages on ne peut plus élogieux :

“Mais quelle conversation variée que celle de notre ambassadeur ! Que d’esprit de trop pour les affaires, et combien la littérature le regretterait si le temps qu’il donne à la politique n’était encore une étude dont les lettres profiteront plus tard. Jamais un homme ne fut mieux à sa place et ne parut moins occupé de son rôle, de la capacité sans importance : voilà aujourd’hui, ce me semble, la condition du succès pour tout Français occupé d’affaires publiques. Personne, depuis la révolution de Juillet, n’a rempli aussi bien que M. de Barante la charge difficile d’ambassadeur de France à Pétersbourg.”

On retrouve la même opinion flatteuse dans une lettre particulière adressée par Custine à Madame Récamier le 3 septembre 1839, et publiée par Michel Cadot : “Son aimable esprit m’a vraiment rappelé la France du bon temps, et sa finesse d’aperçus le rend très curieux à faire causer sur le pays : il le voit avec plus d’indulgence que moi ; peut-être est-ce une indulgence d’office.”

La recherche des sources d’information de Custine sur la Russie est à dessein masquée par Custine lui-même. Les récents travaux de V. Milcina ont permis de trouver l’origine des meilleures pensées de Custine dans les entretiens qu’il eut avec Barante, l’homme qui savait tout de l’Empire des Tsars :

“Personne n’a jamais comparé le livre de Custine sur la Russie avec ce que dit de ce pays Barante dans ses Notes sur la Russie (livre posthume publié par son gendre, le baron de Nervo, en 1875). Pourtant la similitude de plusieurs descriptions est, à mon avis, frappante, et c’est sûrement Custine qui fut influencé par les récits de Barante, et non l’inverse, car les notes de Barante furent évidemment prises sur les lieux mêmes, donc avant la parution de La Russie en 1839. Je crois que c’est justement dans le livre de Custine que “les lettres profitèrent” des conversations et des connaissances de Barante.” (https://journals.openedition.org/monderusse/42)

De même, l’éditeur de La Russie en 1839, en 2015 dans les Classiques Garnier, Michel Niqueux cite l’ambassadeur Barante comme “le principal informateur” de Custine. L’importance du lien spirituel entre les deux hommes est donc aujourd’hui parfaitement établie. On ne peut alors être qu’admiratif devant le lien physique créé par Barante ou tout du moins devant son intention. En faisant relier ensemble par Lebrun lettre de présent et envoi, il n’a rien voulu perdre de cette rencontre, constituant par là l’un des exemplaires les plus remarquables dans l’histoire de l’envoi.

WEBOGRAPHIE : http://journals.openedition.org/monderusse/42 et https://journals.openedition.org/res/880?lang=fr
BIBLIOGRAPHIE : V. Milcina, « La Russie en 1839 du marquis de Custine et ses sources contemporaines », Cahiers du monde russe, 41/1, 2000, pp. 151-164 -- Anka Muhlstein, Astolphe de Custine (1790-1857). Le dernier Marquis. Paris, 1996 -- Marquis de Luppé, Astolphe de Custine, Monaco, 1957 -- J.-F. Tarn, Le Marquis de Custine, Paris, 1985 -- Who’s who in Gay & Lesbian History, New York, 2001, art. Custine par M. Sibalis -- Michel Cadot, La Russie dans la vie intellectuelle française, 1839-1856, Paris, 1967

 

BKS : 11699

 

Plus d'informations : jean-baptiste@deproyart.com

 

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